Compte-rendu de l’expérimentation des cafés philosophiques organisée au Lycée professionnel Vauvenargues, pour les années scolaires 2004-2005 et 2005-2006.
Etabli par Philippe Solal le 23 mai 2006
L’article ici proposé prolonge celui qui a été mis en ligne en 2003 sur ce présent site de l’académie d’Aix-Marseille. Toute expérimentation est faite de tâtonnements, d’essais, selon des formules diverses, d’impasses et de voies plus fécondes. C’est pourquoi, avec l’accord bienveillant de mon établissement et de Monsieur l’Inspecteur, nous avons essayé une autre formule que celle qui avait été décrite dans mon précédent compte-rendu. Cette nouvelle voie empruntée ne marque pas l’échec de la précédente, mais a tenté de contourner certaines des difficultés que je m’étais permis de signaler lors de mon premier compte-rendu, en particulier au niveau du calendrier très spécifique des classes de lycée professionnel, nécessairement très haché. L’idée à consister à changer de lieu (le CDI et non plus la classe), à étendre le champ des classes concernées (secondes, premières, terminales bac pro mais aussi des classes de CAP et de BEP). Mes collègues trouveront ces initiatives probablement d’une grande témérité, mais je les prie d’attendre la fin de mon témoignage pour se forger une idée sur une expérience qui, malgré son caractère particulier, et réduit au contexte de mon seul établissement, me semble riche d’enseignements.
1°. Présentation de la démarche :
L’idée à consister à organiser des « cafés philosophiques », dans le cadre du CDI. La référence à cette pratique (et à cette appellation) qui s’est développée dans certains cafés en France depuis la fin des années 1990, sous l’impulsion de Marc Sautet, pourra sembler maladroite et induire un certain nombre d’idées péjoratives. Les élèves ne vont-ils pas associer la philosophie avec des « discussions de café du commerce », des « brèves de comptoirs » comme celles de l’auteur à succès Jean-Marie Gouriaud, friand des bons mots prononcés par les clients les plus avinés, voire associer philosophie avec alcoolisme ? En réalité les choses ne se sont pas du tout passées de cette manière :
L’intitulé « café philo » n’a eu strictement aucune incidence sur ce qui s’y est produit durant deux ans (puisque j’ai commencé cette pratique dès septembre 2004) : bien au contraire les deux objectifs suivants me semblent avoir été pleinement atteints :
1°. Favoriser une approche originale de la philosophie, dans un cadre nouveau, celui du CDI
2° Privilégier l’interdisciplinarité et le questionnement sur ce que les élèves apprennent dans les autres disciplines, par le biais du questionnement philosophique.
Sur le premier point, le lieu du CDI nous a permis d’utiliser toutes ses ressources bibliographiques et iconographiques en « temps réel ». Ainsi, lorsque le sujet abordé, en général imposé par moi, concernait des productions majeures de l’art moderne, Madame Faivre, la documentaliste, ou ses collaboratrices, pouvaient très rapidement retrouver l’image de l’œuvre dont il était question, et la montrer aux élèves. Lorsqu’il était question de tel ou tel ouvrage dont je citais les références, Madame Faivre pouvait de même montrer le livre aux élèves, leur signaler qu’il était à disposition au CDI et leur donner envie de le consulter. Il y a donc eu là, à mon sens, une optimisation non négligeable du rôle et des ressources du CDI.
Sur le second point, la présence et l’intervention d’un autre professeur, accompagnant la classe, a permis de donner son vrai sens à la réflexion philosophique, à savoir une réélaboration critique des produits de la culture. Nous avons pu ainsi interroger l’histoire (qu’est-ce que la vérité historique ?), la science (qu’est-ce qu’une loi scientifique ?), l’art, la technique etc., avec, à chaque fois, la présence d’un professeur spécialiste de discipline, qui a pu apporter son regard propre. Ce qui a été dit dans ces débats a pu rejaillir sur le cours lui-même dispensé par ces collègues, comme ils me l’ont eux-mêmes attesté.
2. Organisation des débats :
Concrètement nous étions trois adultes assis en table ronde avec toujours une classe en demi groupe, le nombre d’élèves n’excédant jamais 15.
Je dirigeais les débats, ouvrant le questionnement, distribuant la parole et rebondissant sur certaines réponses d’élèves. Ponctuellement et toujours de manière très pertinente, madame la documentaliste et leur professeur apportaient en de brèves interventions un éclairage supplémentaire sur ce qui était dit, lorsque cela concernait des points techniques du débat et leur domaine de compétence. Le relief donné ainsi à la discussion a été souvent d’une exceptionnelle qualité, j’en témoigne, sans vouloir céder à une description que certains pourraient trouver trop positive pour être vraie.
Il arriva même que le discours que je développais soit nuancé voire remis en cause par l’approche spécifique du collègue dont j’avais en face de moi la classe. Ainsi nous avons réfléchi sur le sens que pouvait avoir l’œuvre de Malévitch « Carré blanc sur fond blanc ». Ce tableau possède-t-il une valeur religieuse ? Le cercle n’est-il pas un symbole plus traditionnel que le carré dans le domaine du mysticisme ? Cette approche du tableau n’est-elle pas trop intellectuelle ? Les éclairages de leur professeur d’art plastique, différents de ceux que je développais sur le sens de cette œuvre, permirent aux élèves d’approfondir et même parfois d’arbitrer d’une certaine manière cette discussion, laquelle ne s’est jamais réduite à une débat d’experts, à deux, mais a réellement impliqué toute la classe !
La seule règle d’or durant ces séances a été la suivante : personne n’a eu le droit de prendre la parole sans qu’elle lui soit donnée par moi, afin que tout le monde puisse écouter chaque intervention avec la plus grande clarté. Cette consigne, je l’atteste, fut suivie scrupuleusement par les élèves, soucieux souvent de montrer à leur professeur qu’ils « méritaient » ces séances de café philo et se conduisaient bien.
2. Enseignements de la démarche :
Comme je l’ai déjà signalé, les classes concernées étaient au départ uniquement les terminales bac pro (MSMA, EIE, EOGT et CAB), qui ont accueilli avec beaucoup d’intérêt cette initiation à la réflexion philosophique. Par la suite, Madame Faivre a suggéré d’étendre l’expérience à des classes de première et même de seconde, tentatives qui se révélèrent elles-mêmes très satisfaisantes, et se prolongèrent avec des classes de BEP et de CAP.
Au départ il était demandé à un élève d’être le « rapporteur » du débat et de prendre en compte les principales articulations du cheminement suivi, mais cette pratique fut abandonnée pour les classes de première et de seconde, en raison de la difficulté de l’élève désigné à synthétiser le cheminement des différentes interventions. C’est là une difficulté qu’il me faut souligner.
Je suis intervenu à chaque fois 1h avec une même classe (et de rares fois 2 heures à la suite, sans que cela pose des problèmes de baisse d’intérêt de la part des élèves). La plupart du temps le débat s’est terminé par une distribution de gobelets et de cafés (en thermos), juste récompense pour des élèves toujours très attentifs.
Les thèmes traités durant l’année avec les différentes classes ont été les suivants :
1. Sommes-nous des moutons ?
2. Qu’est-ce qu’une vie réussie ?
3. Quelle alternative aux prisons ?
4. Les hommes et les femmes peuvent-ils se comprendre ?
5. Peut-on rire de tout ?
6. Le suicide : suprême courage ou suprême lâcheté ?
7. L’école idéale, ce serait quoi ?
8. Qu’est-ce qu’être un adulte ?
9. Comment sait-on que l’histoire passée est vraie ?
10. La vie a-t-elle un sens ?
11. A quoi reconnaît-on une œuvre d’art ?
12. Y a-t-il une vie après la mort ?
13. Pourquoi doit-on respecter autrui ?
14. Y a-t-il des leçons de l’histoire ?
15. Qu’est-ce que la liberté ?
16. Pourquoi appelle-t-on un chat un chat ?
17. Portrait de Socrate
18. Les rêves ont-ils un sens ?
19. Les animaux ont-ils une conscience ?
20. Pourquoi a-t-on inventé la monnaie ?
21. L’astronomie est-elle plus vraie que l’astrologie ?
22. « Ni Dieu ni maître ».
3. Conclusion:
Ce bilan me paraît extrêmement positif, pour les raisons qui viennent d’être évoquées, et je suis prêt à continuer l’expérience, si les responsables institutionnels le souhaitent aussi. Il y a là, en effet, des conditions d’enseignement et d’apprentissage qui me paraissent tout à fait exceptionnelles, et d’une réelle fécondité pour des élèves dont le comportement fut constamment exemplaire.