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L'enseignement de la philosophie en lycée professionnel |
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Compte-rendu de l'expérience d'enseignement de la philosophie en lycée professionnel
( lycée professionnel Vauvenargues ) Expérience
d'enseignement de la philosophie en baccalauréat professionnel
(Classe de 2 bac au lycée hôtelier de Marseille) |
Compte-rendu de l'expérience d'enseignement de la philosophie en lycée professionnel
Par Philippe Solal
Je voudrais, dans ce présent article, faire le point sur l'expérience que je mène depuis maintenant trois ans au lycée professionnel Vauvenargues, à Aix-en-Provence, avec 4 classes de Terminales bac pro. L'objectif, en témoignant de cet expérience, est d'offrir des éléments de réflexion autour des difficultés et des enjeux suscités par cet enseignement, et de proposer un regard croisé par rapport à
l'article publié sur ce même site par ma collègue Anne-Hélène Louazel, qui a donné des cours de philosophie au lycée Hôtelier de Marseille. Il ne s'agit donc pas, en offrant ce témoignage, de militer pour l'instauration obligatoire de la philosophie en sections professionnelles, mais bien d'alimenter un débat dont la simple existence, je le sais, suscite chez certains collègues une réelle inquiétude voire un rejet pur et simple, en raison des conditions très difficiles dans lesquelles pourraient se trouver les professeurs, face à des classes a priori peu disposées à suivre un enseignement de matière générale supplémentaire.
Cet article comprend deux moments distincts : celui du récit proprement dit de mon expérience, ou plutôt des moments qui me semblent particulièrement significatifs, et les quelques réflexions que j'essaie d'en tirer. Celles-ci bien sûr n'engagent que moi mais elles me paraissent de nature à éclairer le débat.
I. Compte-rendu de l'expérimentation :
1. Origine de l'expérience :
C'est en juin 2001 que Monsieur l'IPR de philosophie de l'académie d'Aix-Marseille m'a demandé si je voulais bien participer à une expérience d'enseignement de la philosophie en lycée professionnel, afin d'étendre à cet académie des tentatives du même type réalisées à Nice, Nantes et Paris, entre autres. Le choix du lycée Vauvenargues n'était pas anodin car il offrait des conditions particulièrement favorables à un tel projet. Ce lycée est en effet un groupement de deux établissements, un lycée général et un lycée professionnel, réunis sous les mêmes enceintes et dirigés par le même proviseur. Ainsi les élèves de " Bac pro " ne sont pas isolés, et repliés sur la spécificité de structures uniquement tournées vers la formation professionnelle. Ils côtoient les élèves du lycée général, dans la cours, au réfectoire, au foyer, et cette situation de " désenclavement " a manifestement joué un rôle dans l'accueil plutôt positif qui fut réservé, de la part des élèves du LP mais aussi de leurs enseignants, à cette initiative.
2. Modalités de l'expérience :
Il fut décidé de commencer l'expérimentation avec une seule classe, et de l'étendre éventuellement les années suivantes aux trois autres sections bac pro. C'est la classe de MSMA (Maintenance des systèmes mécaniques automatisés) qui fut choisie, sans critère vraiment particulier par rapport aux autres spécialités. Monsieur l'IPR proposa un horaire d'une heure en classe entière plus une demi-heure par demi-groupe soit un service de 2h professeur pour 1h 30 élève. Hélas ce découpage horaire se révéla très vite impraticable et il fallut le modifier, avec l'accord de l'administration du lycée. En classe entière, avec 34 élèves, j'eus droit en guise de premier contact à un brouhaha indescriptible. Des élèves vinrent m'informer à la fin de cette première heure éprouvante que tous les cours suivis dans les matières générales étaient dispensés en classes dédoublées. Pourquoi pas en philosophie ? En outre, ils trouvaient très étrange de venir une demi-heure une fois sur deux, sachant qu'avec les éventuels retardataires, la récréation, le temps de sortir ses affaires etc., cette demi-heure n'offrirait en réalité qu'une dizaine de minutes, tout au plus, de cours effectif. On procéda alors, pour le cours suivant, au dédoublement de la classe en deux groupes de 17, ce qui avait le désavantage de réduire l'enseignement à une heure de cours par semaine pour les élèves, mais l'énorme avantage d'offrir des conditions plus satisfaisantes d'écoute et de travail.
Cette difficulté mise à part, j'eus droit à une totale liberté dans le choix des thèmes abordés. Une autre disposition se révéla à mon sens très heureuse : il fut décidé de ne pas noter les élèves, de ne pas leur faire faire de dissertation, mais de porter sur leur bulletin et sur le livret du baccalauréat une appréciation d'ensemble tenant compte de leur participation, de leur sérieux et de leur assiduité. Cette manière de procéder eut l'effet immédiat de rassurer les élèves et de détendre l'atmosphère face à leur peur, très visible, d'être jugés et évalués, notamment à l'écrit. Cette disposition n'excluait pas cependant l'étude de textes philosophiques en classe.
3. Le contenu du cours :
Face à la liberté qui m'était accordée d'organiser le " programme " à ma guise, je décidai de choisir les thèmes qui me paraissaient les plus en mesure de susciter leur intérêt et leur questionnement, par rapport à mon expérience en classes de séries technologiques. Je reprenais du reste une bonne partie du programme de ces séries. Il me paraissait important de ne pas laisser les élèves choisir " ce dont ils voulaient qu'on parle ", au gré des cours et des mains levées, mais d'arriver d'emblée avec un programme très structuré et très délimité, à l'intérieur duquel ils pourraient exprimer leur spontanéité. Je me contentais juste de leur demander si a priori, il y avait des thèmes qui leur semblaient intéressant parmi la liste suivante :
1. introduction au cours
- Signification du mot " philosophie "
- Portrait de Socrate
2. La conscience et l'inconscient
- Y a-t-il une conscience animale ?
- Qu'appelle-t-on " inconscient " ?
a) l'inconscient physique : instinct, réflexes, conditionnements
b) l'inconscient psychique : la psychanalyse freudienne
3. La raison et l'irrationnel
- Qu'est-ce qu'une superstition ?
- Vraies et fausses sciences : astrologie, parapsychologie, sciences occultes
- Le hasard existe-t-il ?
4. L'Art
- A quoi reconnaît-on une œuvre d'art ?
- Initiation à l'analyse critique d'un film
5. L'Histoire
- Différence entre le travail du journaliste et celui de l'historien
- Y a-t-il un sens général de l'Histoire ?
6. La liberté
- Sommes-nous libres ou déterminés ?
- Le destin existe-t-il ?
7. Nature et Culture
- Etude du cas d'un enfant sauvage
- Toutes les cultures se valent-elles ?
Ce sont souvent les mêmes titres de chapitre qui revenaient en réponse à cette question : le thème de la conscience et l'inconscient et celui sur la raison et l'irrationnel.
4. La démarche pédagogique :
Comme j'avais l'habitude de le faire avec les classes de séries technologiques j'adoptais la présentation suivante : commencer avec un contenu informatif fort, souvent un récit à caractère historique et faire dériver ou éclore à partir de celui-ci un questionnement philosophique plus général. Ainsi le récit du " portrait de Socrate ", était-il un résumé de l'Apologie de Socrate suivi de l'exposition des deux raisons pour lesquelles, à l'issue de sa condamnation, Socrate refusa de s'évader. Ce récit nous permis de rencontrer la question " faut-il toujours respecter les lois ? " à partir de la thématique du Criton, mais aussi la question du suicide et le thème de la mort à partir du discours tenu par Socrate dans le Phédon à ses admirateurs. Manifestement, et ce jusqu'au bout du récit de la mort de Socrate, cette approche suscita l'intérêt des élèves et leur silence captivé. J'eus droit à des interventions très directes, bien plus encore que celles qu'on rencontre parfois en séries technologiques, comme celle de cet élève qui, les yeux pétillants d'admiration pour Socrate - quand celui-ci refusa d'apitoyer ses juges durant son procès -, me déclara : " C'est un rebelle ! ".
J'ai pu adopter ce type d'approche avec quelques-unes des autres notions choisies. Ainsi c'est en résumant à grands traits le fameux cas Anna O. relaté dans les Cinq leçons sur la psychanalyse qu'une réflexion a pu être conduite sur les notions de sujet, d'inconscient, refoulement, transfert. C'est en résumant à grands traits les observations faites par Jean Itard sur le cas " Victor de l'Aveyron ", exemple d'enfant sauvage, qu'a pu s'établir par la suite un questionnement sur la possibilité d'une " nature humaine pure ", hors de toute influence culturelle, et en contrepoint sur ce qu'apporte la nature à la culture etc.
A chaque fois les élèves ont activement participé et se sont montrés très exigeants au niveau des arguments que je pouvais leur donner en réponse à leurs propres déclarations.
5. La motivation des élèves
Mais avant d'en arriver là, il m'a fallu " justifier " ce cours auprès des élèves alors même qu'ils n'allaient pas avoir d'épreuve au baccalauréat sur cette discipline, que seuls deux établissements de l'académie le dispensaient alors, et, pire encore, qu'une seule classe du LP Vauvenargues le recevait. Les raisons que je leur donnai furent les suivantes :
1. C'est une expérience d'enseignement qui est menée et vous avez été choisis comme " classe expérimentale ". C'est un honneur que l'on vous fait et vous ne devez pas considérer cette heure en plus sur votre emploi du temps comme quelque chose de négatif, comme un alourdissement ou une malchance par rapport aux autres classes. Bien au contraire, vous devez vous sentir valorisés car vous avez été choisis.
2. Vous allez être amenés à réfléchir sur des sujets qui peuvent vous enrichir sur un plan personnel. A côté de ce que l'on vous apprend pour votre futur métier, ici pendant une heure vous allez être dépaysés, et il faut voir ce cours comme une ouverture sur le monde. Mon ambition, puisque vous n'avez pas d'examen à passer, est que vous veniez ici par plaisir, parce que cela vous intéressera, sans avoir à subir les obligations liées à des matières d'examen.
En outre je leur demandais de prendre des notes ou d'écrire certaines phrases que je leur dicterais car j'estimais important qu'ils gardent une trace du cours. Ils allaient apprendre des choses et il ne fallait pas que cela se perde.
Voilà quasiment au mot près le petit discours que j'ai tenu pour leur donner une raison de m'écouter avant de commencer ce que j'ai décrit plus haut. En réalité, je pense que s'ils m'ont écouté ce n'est finalement ni pour la première ni pour la deuxième raison mais, comme certains me l'ont dit plus tard " parce qu'ils m'aiment bien ". Ils m'ont écouté pour me faire plaisir parce qu'ils ont vu que, selon leurs propres termes, " je me décarcassais pour les intéresser ". Sans vouloir procéder à des généralisations, ou à la détermination d'un " profil-type " de l'élève de Bac Pro, tentatives qui n'ont pas vraiment de sens, je pense que, dans ces classes bien plus qu'ailleurs, une majorité d'élèves fonctionne sur le mode de l'affectif. Ils veulent se sentir aimés et respectés alors même que bon nombre d'entre eux souffrent d'un déficit d'image vis-à-vis d'eux-mêmes ; et ils ne travaillent que s'ils se sentent respectés et rassurés.
Je voudrais insister du reste sur ce dernier point. Ce dont je me suis aperçu au fil des cours dispensés en LP, c'est qu'invariablement, sous une forme ou sous une autre, les élèves que j'ai eu en face de moi me demandaient de les rassurer, et ce avec une insistance qui mérite d'être signalée. C'est le sens véritable que j'ai fini par donner à des questions qui revenaient souvent d'une classe à l'autre, comme celles-ci :
- " C'est de la vraie philo au moins que vous allez nous faire monsieur ? "
- " vous croyez qu'on peut comprendre, nous, la philosophie ? "
- " avec un bac pro, vous pensez que je peux faire des études de psycho ? " (question posée à la suite du cours sur l'inconscient).
Je les ai sentis par ailleurs très heureux de me voir participer au jury de rapport de stage professionnel avec tous les autres professeurs de leur section. Lors de cet oral qui se déroule la dernière semaine de novembre, chacun des professeurs se doit de leur poser des questions sur un aspect de ce qu'ils ont fait durant leur stage en entreprise. Ainsi, je me suis efforcé de les interroger sur la qualité des relations humaines et de la communication avec leurs supérieurs durant cette période. Ma présence lors de ce compte-rendu de stage a manifestement contribué à les rassurer car ils se sont sentis reconnus, et j'eus droit à ce moment-là à une visite guidée des ateliers par quelques élèves, après les auditions.
6. Extension de l'expérimentation
L'expérience menée sur une classe la première année fut étendue à toutes les terminales bac pro du LP Vauvenargues l'année suivante, soit cinq classes :
- les deux demi-groupes de MSMA
- une classe de EIE (Equipements Installations Electriques)
- une classe de EOGT (Etude de prix, Organisation et Gestion des Travaux)
- une classe de CAB (Construction et Aménagement du Bâtiment).
Pour la deuxième année le problème du dédoublement ne se posa pas car les classes de EIE, EOGT et CAB possèdent un effectif réduit (de 11 à 15 élèves maximum en général comme ce fut le cas en 2002). Toutefois l'horaire continua à être fixé à 1H par semaine pour chaque classe, à la fois pour des raisons budgétaires et pour ne pas alourdir davantage l'horaire hebdomadaire de ces sections déjà très lourd (35 heures sans la philosophie). Je crois que cela aurait été une erreur de passer à 2 heures par semaine et par classe, car d'une part cela aurait mis au même niveau cette matière " expérimentale " avec une matière d'examen (l'Histoire-géographie : 2h), et je pense que la bienveillance avec laquelle les élèves venaient m'écouter pendant 1h par semaine aurait été moins grande avec, pour eux, un horaire de 37 heures de cours hebdomadaire…
Ceci dit cette deuxième année fut plus difficile avec certaines classes. La classe de EOGT et surtout celle de CAB ne jouèrent que rarement le jeu. Certes l'horaire qui m'avait été attribué pour les CAB (le vendredi de 16 à 17h, sachant qu'aucune classe du LP Vauvenargues n'a cours le samedi) y est certainement pour quelque chose. Dans tous les cas, il m'a paru très difficile de faire cours et d'obtenir une écoute satisfaisante, et je rencontre cette année les mêmes difficultés avec ces deux sections " bâtiments " alors que les élèves en EIE et MSMA se montrent toujours aussi disposés et intéressés. Une nouvelle fois, et cela vaut pour tous les constats que j'expose ici, je me garderais bien d'en tirer quelque conclusion définitive, d'autant que ces difficultés ne concernent ni des comportements insolents ou violents. Il s'agit plutôt d'un désintérêt ou d'un absentéisme en partie lié à l'horaire du cours comme je l'ai signalé.
Par ailleurs, ce n'est qu'au cours de cette deuxième année que j'ai entrepris avec les MSMA et les EIE l'étude suivie de textes philosophiques photocopiés en classe. On trouvera sans doute que cette initiative est bien tardive, mais j'avais moi-même besoin de prendre mes marques par rapport à eux, chose faite à l'issue de la première année. Le premier texte étudié en classe fut le célèbre extrait de l'Anthropologie du point de vue pragmatique de Kant, dans lequel celui-ci affirme que la supériorité de l'homme sur toutes les autres espèces provient de sa capacité à dire " je ". Le texte donna lieu à un débat vif et passionné mais aucun " blocage " de la part des élèves. En ce qui concerne le travail écrit cela fut plus délicat, et visiblement beaucoup d'élèves ont éprouvé les pires difficultés à rédiger. J'ai commencé par leur demander de faire en classe un petit essai dans lequel ils devaient expliquer ce qui les intéressait dans le thème sur l'Histoire (c'était avant de commencer à aborder cette notion). La question était peut-être mal choisie…Quoiqu'il en soit très peu d'entre eux me rendirent plus de trois lignes.
II. Quelques réflexions en forme de bilan provisoire
Je voudrais, dans ce deuxième moment, exposer quelques-unes de mes convictions relativement à la question de l'extension de l'enseignement de la philosophie en classes de lycée professionnel, convictions appuyées par l'expérience que j'ai tentée de retracer dans ses grandes lignes.
1°. En premier lieu, les élèves que j'ai eus au LP me semblent très proches, en ce qui concerne le comportement, le niveau, l'état d'esprit, de ceux que l'on trouve dans les classes de sections technologiques. Et parmi ces critères de " proximité ", une participation orale très directe et le plus souvent de grandes difficultés dans la réalisation d'un travail écrit.
2° La vraie difficulté pour l'instauration de la philosophie dans ces sections ne concerne pas à mon sens l'indiscipline supposée des élèves. On m'avait promis des " sauvageons ", je ne les ai pas rencontrés, mais comme rien n'est généralisable dans ce domaine, je me garderais bien de dire qu'il n'y en a pas en LP…
Le vrai problème m'apparaît toutefois être lié à l'organisation générale de la formation. Et c'est là une difficulté qui touche toutes les matières générales enseignées en LP, comme me l'ont affirmé les professeurs de ces disciplines. Pour expliquer ce point je prendrai l'exemple du calendrier des MSMA :
Cette année la rentrée s'est faite le 3 septembre et le premier cours de philosophie a eu lieu le lundi 8 septembre. La semaine du 22/10 au 03/11 il y a donc les vacances de la Toussaint. Puis, la semaine du 24/11 au 30/11, pas de cours, car les élèves font leur exposé oral de rapport de stage. Du 15/12 au 19/12, pas de cours car il y a leur bac blanc (leur année est divisée en deux semestres). Puis il y a les vacances de Noël (22/12 au 05/01). Ensuite ils ont leur premier stage professionnel du 12/01 au 20/02 ; ensuite ce sont les vacances de février (du 20/02 au 08/03). Du 08/03 au 19/03 ils ont leur 2° stage professionnel. Surviennent alors les vacances de Pâques (du 19/04 au 05/05). Après cette date, les élèves sont complètement " déconnectés " de la continuité du programme des matières générales et il est difficile de renouer les fils d'un enseignement interrompu par les deux stages en entreprises. Ajoutons qu'après le deuxième conseil de classe semestriel (fin mai), l'absentéisme est quasi-général, ce qui donne, pour l'enseignement de la philosophie le volume horaire effectif suivant :
Septembre… 3 heures de cours
Octobre….....3 h
Novembre….. 3 h
Décembre…...2 h
Janvier……….1 h
Février…….....0 h
Mars………....2 h
Avril……….....2 h
Mai………..…3 h
Autrement dit, à raison d'une heure de philosophie par semaine, et compte-tenu des stages, des rapports de stage, du bac blanc et des vacances, les MSMA suivent dans l'année 19 heures de cours, au grand maximum. Nombre d'heures dérisoire lorsqu'on constate qu'en cinq semaines de cours les terminales ES par exemple en suivent vingt ! A quoi bon se battre alors pour si peu d'heures ? Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle, si on me permet cette expression… ? Et même si l'on portait le nombre d'heures de philosophie à deux par semaines, cela ne ferait, en raison des coupures engendrées par les stages, qu'un total encore très faible. Dès lors on peut se demander légitimement, me semble-t-il, si la réflexion autour de l'instauration de la philosophie en lycée professionnel n'est pas d'emblée disqualifiée par le nombre trop limité d'heures qu'autorise le calendrier spécifique de ces sections. Certes, on pourra rétorquer que le même problème se pose pour les autres matières générales comme le français, l'anglais et l'histoire-géographie, ce qui ne les empêche pas d'être enseignées en LP. Mais il ne faut pas oublier que les élèves ont déjà pratiqué ces matières avant même de suivre la voie professionnelle, ce qui n'est pas le cas de la philosophie. Peut-on raisonnablement initier des élèves à une discipline nouvelle à raison de 19 heures de cours annuels ? En ce qui me concerne je ne prétends pas y être parvenu. J'espère avoir simplement montrer que les élèves que j'ai eus devant moi, et dans le contexte singulier de mon expérience, étaient aptes à suivre une telle initiation.
En définitive la possibilité d'introduction de la philosophie en sections professionnelles me paraît se heurter à des problèmes d'ordre différent, ce qui rend les choses très complexes. Je retiens en particulier :
- La peur qui est celle de nombreux professeurs de philosophie de se trouver face à un public hostile.
- La peur des élèves d'être jugés à l'écrit alors qu'eux-mêmes se sentent souvent rejetés par la voie " générale ", où l'évaluation par l'écrit règne en maître.
- Les difficultés réelles de beaucoup d'élèves dans la maîtrise des règles élémentaires de l'expression écrite.
- L'organisation du temps d'étude entrecoupé de 9 semaines de stage qui empêche toute réelle continuité dans l'initiation à une matière nouvelle.
- La méfiance de certains professeurs de disciplines professionnelles, qui craignent qu'avec l'ajout d'une matière générale de plus le LP perde sa spécificité, celle d'être précisément orienté vers la professionnalisation.
Et je n'évoque pas ici les problèmes liés au service des professeurs qui seraient affectés en LP. Pour ma part je pense que la motivation de l'enseignant doit être forte, compte-tenu des difficultés qui viennent d'être signalées et que l'affectation en LP doit reposer sur la base du volontariat. Mais y aura-t-il assez de volontaires ? Comme ma collègue Anne-Hélène Louazel je suis favorable à la poursuite de cette expérience, car malgré le nombre d'heures limité que ces cours représentent pour les élèves, ils constituent pour eux - je peux en témoigner - un dépaysement intellectuel, une ouverture et une reconnaissance dont ils n'ont pas, je crois, à être privés.
Expérience
d'enseignement de la philosophie
en baccalauréat professionnel
(Classe de 2 bac au lycée hôtelier de Marseille)
Anne-Hélène Louazel
Le problème qui se pose en section technologique : comment vulgariser la
philosophie tout en conservant les exigences de la discipline se pose d'autant
plus en bac professionnel, car ces élèves viennent de BEP, souvent chargés
d'un passé douloureux concernant le rapport à l'écriture et aux disciplines
d'enseignement général . Néanmoins, ils se sentent valorisés par une telle
expérience . A ce stade du projet, la philosophie est imposée aux élèves
sans évaluation, ce qui représente un véritable défi pour l'enseignant car
si ces derniers perçoivent cette absence d'évaluation de manière positive,
ils sont de plus en plus réticents en cours d'année à assister à des cours
obligatoires mais qui ne leur rapportent rien d'un point de vue scolaire (car
ils reconnaissent à une écrasante majorité l'intérêt que représente la
discipline ).
La discipline a été ainsi particulièrement bien accueillie en section hôtelière,
ce qui s'explique par les raisons suivantes :
Spécificités des sections hôtelières
Cette filière n'est pas vécue comme une voie de garage car les élèves diplômés
ou non sont assurés d'obtenir du travail, on y trouve encore quelques vocations
et on y constate une grande mixité en ce qui concerne la répartition par sexe
et origine sociale, tous ces éléments favorisent l'accueil d'une nouvelle
discipline de culture générale, car ces élèves manifestent une relative
ouverture d'esprit.
Organisation de l'emploi du temps
La classe de bac pro hôtelier est composée de dix-huit élèves, l'emploi du
temps était prévu à 2h 30 hebdomadaires dont une heure présumée d'ECJS,
heure transformée à ma demande en philosophie, ce qui m'a permis de dédoubler
la classe pour une heure, cela donne une heure en classe entière une fois par
quinzaine et une heure en demi-groupe toutes les semaines . Ces heures sont situées
en matinée, point positif, mais après le sport, point négatif, elles sont
" mal placées " d'après les élèves. Ce dédoublement me paraît nécessaire
car comme dans les sections technologiques, le qualité d'écoute est meilleure
et on progresse plus vite en classe dédoublée, en revanche, il impose chaque
semaine de mettre les deux groupes au même niveau de progression chaque
semaine. Les exercices ne sont pas différenciés selon l'heure en classe entière
et l'heure en demi-groupe mais les " cours " sont privilégiés à l'étude
de textes en demi-groupe, la classe entière se prêtant mieux aux exercices et
études de textes .
Le contenu et la forme des cours
Le choix des sujets s'est d'abord calqué sur le programme des sections
technologiques, mais j'ai choisi de présenter non pas des notions mais des
problématiques pour délimiter dans un premier temps la sphère du
questionnement et terminer plus rapidement une question, afin de ne pas
alimenter le préjugé selon lequel la philosophie s' " embourbe "
dans ses questions , cela a également comme avantage de les former à la
dissertation : analyser une question avant d'y répondre, discerner le problème
posé , enfin j'ai remarqué que les élèves s'essoufflent si on passe plus de
deux semaines sur une même notion, je l'ai expérimenté depuis en revenant à
une manière de procéder plus traditionnelle en leur faisant un cours sur la
liberté, d'où je voulais extraire plusieurs problématiques
Le premier cours étant très important pour accrocher leur attention , j'ai
choisi le texte de Pascal, le " roseau pensant ", dont les métaphores
relativement claires leur ont permis de faire le lien avec le français et de
valoriser leur participation .
Sur le choix des problématiques, je me suis demandée s'il était possible de
se raccrocher aux centres d'intérêt des élèves, sachant qu'il serait risqué
de leur laisser choisir le contenu des cours, j'ai donc choisi une voie intermédiaire
en leur proposant une dizaines de problématiques prises dans des domaines
divers (moral, épistémologie, philosophie du droit) .
Les trois problématiques les plus plébiscitées furent : Sommes nous
responsables de nos sentiments ? La peine de mort est-elle une sanction juste ?
Les élèves avaient par ailleurs été prévenus que certaines notions seraient
également imposées, telle la liberté ou le progrès technique . Une fois ce
choix proposé, ils furent évidemment plus réticents à traiter des thèmes
imposés par le professeur, mais cette alternance leur laisse entendre qu'il
faut parfois s'imposer des sujets de réflexion pour en percevoir l'intérêt .
Le risque du débat cacophonique était grand à traiter des sujets polémiques
comme la peine de mort : la question " qu'est-ce qu'une sanction juste ?
" a été préalablement analysée puis les élèves en petits groupes, les
" pour " et les " contre ", ont formulé un argumentaire
qu'ils ont exposé aux autres et cette séance a été très formatrice pour
distinguer le préjugé de l'opinion .Néanmoins, les maintenir dans le cadre
d'un cours est un effort permanent, ils ont tendance à vouloir " débattre
", c'est à dire exposer leur opinion de façon très spontanée.
En outre, un problème majeur demeure qui n'est pas propre à ces sections,
c'est celui d'une incapacité à prendre des notes, avec le travail intellectuel
que cela suppose de distinguer l'essentiel de l'accessoire, on est sans cesse
obligé de leur dire ce qu'il fait écrire, voire de le dicter pour qu'il en
reste une trace . Néanmoins, l'écriture est un impératif afin d'éviter
qu'ils ne viennent au cours " en touristes ", elle les discipline par
ailleurs, même si elle est nécessairement directive .
L'évaluation
Les élèves ont été prévenus en début d'année que la philosophie n'entraînerait
pas un surcroît de travail à la maison, en revanche ils seraient évalués au
moins une fois par semestre sur un exercice fait en classe. Le premier exercice
portait sur des questions à propos de la première problématique posée :
" l'homme est-il une exception dans la nature ? " . Au cours du
premier semestre, une appréciation écrite tenant compte du résultat et du
comportement en classe a été portée sur le bulletin mais rétrospectivement,
cette évaluation n'a pas été assez fréquente et dans l'esprit des élèves
une matière non évaluée " ne sert à rien ". Quant à savoir su
cette évaluation doit être faite par chiffre ou lettre, il semble que l'évaluation
par lettre permettent une plus grande souplesse pour évaluer le travail de l'élève
car une note ne permet pas de faire une moyenne, et l'attitude en classe peut
ainsi être prise en compte . Certains élèves manifestent des qualités à
l'oral et font de médiocres travaux à l'écrit .
L'évaluation est donc nécessaire et j'ajouterais qu'il est urgent de faire
entrer la discipline à l'examen, sous forme d'option facultative (un élève
sur deux y est favorable dans ma classe) .
Globalement l'entrée de la philosophie en bac professionnel est une initiative
heureuse car elle représente un progrès pour l'enseignement de la discipline,
pour la revalorisation de ce bac et surtout, elle est une chance pour les élèves
de découvrir des sujets de réflexion et une méthode de pensée qui leur étaient
étrangers mais auxquels ils aspiraient sans en avoir toujours conscience : 16
élèves sur 18 pensent que la philosophie a un intérêt pour eux, d'après un
sondage réalisé anonymement dans ma classe en milieu d'année ; néanmoins,
elle demande au professeur une énorme disponibilité, une imagination fertile
et beaucoup d'énergie , il est donc nécessaire qu'il soit volontaire et
j'ajouterai qu'il doit être déchargé d'autres activités : faire ces heures
en heures supplémentaires me semble difficilement réalisable . Cette expérience
a le mérite de nous faire réfléchir sur nos pratiques, voire d'exporter vers
d'autres sections des inventions pédagogiques, ce qui peut s'avérer utile pour
l'avenir étant donné les mutations du public scolaire, enfin la satisfaction
des élèves (qui n'est pas constante) est ce qu'il y a de plus valorisant et
satisfaisant dans cette expérience .