Thomas MOREL’Utopie1516. Time Trieth Truth(Le temps éprouve la vérité)
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Bibliographie. Thomas More, L’Utopie, ou le traité de la meilleure forme de gouvernement, texte latin édité et traduit par Marie Delcourt, Libraire Droz, Genève, 1983 ; Thomas More, L’utopie ou le Traité de la meilleure forme de gouvernement, traduction de Marie Delcourt, Présentation et notes par Simone Goyard-Fabre, Paris, Garnier-Flammarion, 1987 ; L’Utopie de Thomas More, Présentation, texte original, apparat critique, exégèse, traduction et notes par André Prévost, Mame, Paris, 1978 ; Sir Thomas More, Utopia, a revised translation, Backgrounds, Criticism, Robert M. Adams, W. W. Norton & Company, 1992 ; Germain March’Hadour, Thomas More, Un homme pour toutes les saisons, Paris, Les éditions ouvrières, 1992 ; Thomas More, Ecrits de prison, précédés de La vie de Sir Thomas More par William Roper, Traduction de l’anglais et introduction de Pierre Leyris, Paris, Seuil, 1953 ; Nicole Morgan, Le sixième continent, L’Utopie de Thomas More, nouvel espace épistémologique, Paris, Vrin, 1995 ; Jean-Michel Ragault, Nulle part et ses environs, Voyage aux confins de l’utopie littéraire classique (1657-1802), Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2003 ; Raymond Trousson, Voyages aux pays de nulle part, Histoire littéraire de la pensée utopique, Bruxelles, Editions de l’Université de Bruxelles, 1975 ; De l’Utopie à l’Uchronie, Formes, Significations, Fonctions, Actes du colloque d’Erlangen, 16-18 octobre 1986, édités par Hinrich Hudde et Peter Kuon, Gunter Narr Verlag, Tubingen, 1988 ; Schlanger (Judith E.), « Puissance et impuissance de l’imaginaire utopique ». Diogène, Octobre-Décembre 1973, N°84, pp. 3-27 ; Voisé (W.), « L’utopie : le début et la fin », Revue de Synthèse, N° 77-78, Janvier-Juin 1975, Tome CXVI, Albin Michel, pp. 205-211.
Présentation. Né à Londres en 1478, cet helléniste, avocat apprécié et chancelier d’Henri VIII, hésita un moment entre la prêtrise et le laïcat. Il prit pension durant quatre ans (1501-1503) à la Chartreuse de Londres, sous l’autorité de John Colet, pour y tester sa vocation par le jeûne et la prière. Mais, « ne pouvant secouer le désir de prendre femme » (Erasme), il se consacra à la politique, se montrant à l’occasion député courageux. C’est chez More qu’Erasme (qu’il avait rencontré en 1499) termina l’Eloge de la Folie, dont le titre latin, Encomium Moriae, semble jouer sur le nom de l’ami. L’Utopie (1516), éloge de la raison ou de la nature, fut écrite en contrepoint du livre d’Erasme. Catholique intransigeant, More n’admettra pas le schisme anglican et paiera de sa vie son attachement à l’église romaine. Refusant de reconnaître l’Act of Succession qui donnait priorité aux enfants d’Anne Boleyn (la seconde épouse d’Henri VIII qui avait divorcé de Catherine d’Aragon), puis l’Act of Supremacy par lequel le souverain anglais rejetait l’autorité papale, More fut emprisonné à la Tour de Londres, mis au secret, puis décapité le 6 juillet 1635. Canonisé en 1935 par Pie XI, « Thomas More » devint un prénom de baptême dans les pays anglophones et de nombres paroisses, écoles et aumôneries portent aujourd’hui son nom.
L’ouvrage qui le rendit célèbre parut sous des titres différents : Traité de la meilleure forme de gouvernement, Livre d’or, « Discours du très sage Raphaël Hythlodée sur la meilleure forme de gouvernement », ou encore, Utopie ou le meilleur état de la République, « L’île nouvellement découverte d’Utopie, opuscule précieux, non moins salutaire qu’amusant ». < Pour des précisions sur cet aspect de la question, cf. J.Y. Lacroix, L’Utopie, Bordas, 1994, pp. 58-60.> L’ouvrage paraîtra à Louvain et à Paris. Il ne sera pas édité une seule fois en Angleterre au XVI° siècle (et Henri VIII ne l’a sans doute pas lu). Il faut attendre 1684 pour que le texte du « papiste » soit enfin publié dans son pays.
L’Utopie (Nulle-Part ou Nusquama) ou Eutopie (bon-lieu) n’est ni un code du genre humain ni un projet de paix universelle. More y décrit l’Etat utopien et Servier, qui a sans doute forcé le trait, a pu parler d’un « nationalisme utopien opposé à l’universalisme millénariste » (J. Servier, Histoire de l’utopie, Gallimard, p. 359). A vrai dire, la division de l’ouvrage est significative du projet morien : la première partie, rédigée en dernier, est une critique acerbe de l’Angleterre de l’époque ; la seconde décrit les mœurs et les institutions d’un peuple bienheureux.
Ce qui montre que l’utopie, d’un point de vue logique, procède d’abord à une analyse critique qui va des maux de notre société (expropriations, brigandages, cruauté des peines) aux causes profondes qui les engendrent, causes qu’elle croit déceler dans les principes mêmes de l’organisation sociale (propriété privée, monnaie), ce qui la conduit à récuser a priori la frilosité de tout projet réformiste, qui ne voudrait que l’amender, en modifier certains secteurs, en corriger les trajectoires, bref n’envisager que des solutions partielles pour en atténuer les injustices. L’utopie implique une critique d’ensemble et propose, en conséquence, une société « autre dans son principe et non dans une modalité » < P.F. Moreau, Le récit utopique, Droit naturel et roman de l’Etat, P.U.F, 1982, p. 17.>.
D’où, dans un second temps, l’ouverture d’un monde possible, autre, bâti sur d’autres fondements et dont les effets bénéfiques feront l’objet d’une description détaillée. L’utopie classique n’est pas le destin de notre monde : contraposée plutôt qu’engendrée par lui, elle signale un écart radical qui exclut toute idée de transition. La systématique utopique, plus visuelle que conceptuelle, plus expressive que déductive, engendre ses motifs à partir de son propre fond selon un déploiement en réseau et en abyme. « Moi seule, dit l’Utopie de More, parmi toutes les contrées, et sans la philosophie, j’ai exprimé pour les mortels ce qu’est une cité philosophique ». Narration structurelle, philosophie sans philosophie, l’utopie met en scène un lieu où les nouveaux principes prennent corps en devenant villes, maisons et vêtements. Pareille à l’œuvre d’art qui piège la beauté dans un objet singulier, elle capture une essence qui ne peut être dissociée de l’œuvre qui la manifeste. De là la tension interne à toute utopie, qui, ne pouvant exhiber l’éternité de la norme autrement que dans la contingence du fait, se condamne à être dépassée.
Ecrite avant la Réforme protestante, cette oeuvre optimiste et au ton amusé verra sa signification se modifier après la rupture luthérienne et la réaction due à la Contre-Réforme. Loin de se maintenir dans l’idéalité immobile de la douceur évangélique, le thème, lourd d’espérances, de contradictions et de rêves, va servir toutes les causes, celle des pseudo-utopies qui vont de Zuccolo à Harrington, celle de la religion naturelle défendue par des libertins farouchement anti-chrétiens (cf. Foigny), avant d’être mobilisé par les révolutionnaires qui verront en saint Thomas More (qui en eût été horrifié) un « père de la révolution » (Marx, Lénine). More n’avait pas pressenti que l’Utopie, qu’il venait de constituer, connaîtrait un futur aussi tourmenté.
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Utopie, état des lieux LIVRE SECOND. Chaque paragraphe du texte est suivi d’un lien offrant un commentaire rapide et des références utiles pour approfondir l’idée générale qui s’y exprime. |
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L’île d’Utopie en sa partie moyenne, et c’est là qu’elle est le plus large, s’étend sur deux cents milles, puis se rétrécit progressivement et symétriquement pour finir en pointe aux deux bouts. Ceux-ci, qui ont l’air tracés au compas sur une longueur de cinq cents milles, donnent à toute l’île l’aspect d’un croissant de lune. Un bras de mer d’onze milles environ sépare les deux cornes. Bien qu’il communique avec le large, comme deux promontoires le protègent des vents, le golfe ressemble plutôt à un grand lac aux eaux calmes qu’à une mer agitée. Il constitue un bassin où, pour le plus grand avantage des habitants, les navires peuvent largement circuler. Mais l’entrée du port est périlleuse, à cause des bancs de sable d’un côté et des écueils de l’autre. A mi-distance environ se dresse un rocher, trop visible pour être dangereux, sur lequel on a élevé une tour de garde. D’autres se cachent insidieusement sous l’eau. Les gens du pays sont seuls à connaître les passes, si bien qu’un étranger pourrait difficilement pénétrer dans le port à moins qu’un homme du pays ne lui serve de pilote. Eux-mêmes ne s’y risquent guère, sinon à l’aide de signaux qui, de la côte, leur indiquent le bon chemin. Il suffirait de brouiller ces signaux pour conduire à la perdition une flotte ennemie, si importante fût-elle. Sur le rivage opposé se trouvent des criques assez fréquentées. Mais partout un débarquement a été rendu si difficile, soit par la nature, soit par l’art, qu’un poignée de défenseurs suffirait à tenir en respect des envahisseurs très nombreux.
[Insularité et difficulté d’accès]
D’après des traditions confirmées par l’aspect du pays, la région autrefois n’était pas entourée par la mer avant d’être conquise par Utopus, qui devint son roi et dont elle prit le nom. Elle s’appelait auparavant Abraxa. C’est Utopus qui amena une foule ignorante et rustique à un sommet de culture et de civilisation qu’aucun autre peuple ne semble avoir atteint actuellement.
Après les avoir vaincus à la première rencontre, Utopus décida de couper un isthme de quinze milles qui rattachait la terre au continent et fit en sorte que la mer l’entourât de tous côtés. Il mit les habitants à la besogne, et il leur adjoignit ses soldats, pour éviter qu’ils ne considèrent ce travail comme une corvée humiliante. Réparti entre un si grand nombre d’ouvriers, l’ouvrage fut accompli en un temps incroyablement court, si bien que les voisins, qui avaient commencé par en railler la témérité, furent frappés d’admiration et aussi d’effroi à la vue du résultat.
[Une île fabriquée par le travail commun]
L’île a cinquante-quatre villes grandes et belles, identiques par la langue, les mœurs, les institutions et les lois. Elles sont toutes bâties sur le même plan et ont le même aspect, dans la mesure où le site le permet. La distance de l’une à l’autre est au minimum de vingt-quatre milles ; elle n’est jamais si grande qu’elle ne puisse être franchie en une journée de marche.
Chaque ville envoie chaque année en Amaurote trois vieillards ayant l’expérience des affaires, afin de mettre les intérêts de l’île en délibération. Située comme à l’ombilic de l’île, d’un accès facile pour tous les délégués, cette ville est considérée comme une capitale.
Les champs sont si bien répartis entre les cités, que chacune a au moins douze milles de terrain à cultiver tout autour d’elle et parfois davantage, si la distance est plus grande entre elle et la voisine. Aucune ne cherche à étendre son territoire, car les habitants s’en considèrent comme les fermiers plutôt que comme les propriétaires.
Ils ont à la campagne, au milieu des champs, des demeures bien situées en des lieux choisis, équipées de tous les instruments aratoires. Les citadins y viennent habiter à tour de rôle. Un ménage agricole se compose d’au moins quarante personnes, hommes et femmes, sans compter deux serfs attachés à la glèbe. Un homme et une femme, gens sérieux et expérimentés, servent de père et de mère à tout ce monde. Trente ménages élisent un phylarque. Dans chaque ménage, vingt personnes chaque année retournent en ville après avoir passé deux ans à la campagne. Elles sont remplacées par autant de citadins. Ceux-ci sont instruits par les colons installés depuis un an et déjà au courant des choses de la terre. Ils serviront à leur tour d’instructeurs l’année suivante, car le ravitaillement ne doit pas souffrir de l’inexpérience des nouveaux venus. Ce roulement a été érigé en règle pour n’obliger personne à mener trop longtemps, contre son gré, une existence trop dure. Beaucoup cependant demandent à rester davantage parce qu’ils aiment la vie des champs.(...)
[La complémentarité ville-campagne]
Celui qui connaît une de leurs villes les connaît toutes, tant elles sont semblables, pour autant que le terrain ne les distingue pas. Je n’en décrirai donc qu’une, et peu importe laquelle. Pourquoi ne pas choisir Amaurote ? Aucune ne le mérite mieux, puisque les autres lui ont accordé d’être le siège du Sénat. Il n’en est aucune du reste que je connaisse mieux, car j’y ai passé cinq années entières.
Amaurote se déroule en pente douce sur le versant d’une colline. Elle est à peu près carrée. La largeur prise un peu au-dessous du sommet jusqu’au fleuve Anhydre est de deux milles. La longueur, en suivant la rive, est un peu plus étendue.
L’Anhydre prend sa source à quatre-vingts milles au-dessus d’Amaurote. C’est là un petit ruisseau, bientôt grossi par des affluents dont deux sont assez importants, si bien qu’à son entrée dans la ville sa largeur est d’un demi-mille ; puis, toujours accru, il se jette dans l’Océan après avoir parcouru encore soixante milles. Sur toute l’étendue entre la ville et la mer, et même quelques milles en amont, la marée toutes les six heures se fait fortement sentir. Quand une forte marée remonte le fleuve sur trente milles, elle remplit tout le lit de l’Anhydre, refoule l’eau douce devant elle et en gâte le goût par son amertume. Après quoi le fleuve retrouve peu à peu son eau douce, pure, naturelle ; il traverse toute la ville et repousse le flot salé presque jusqu’à son embouchure.
La ville est reliée à la rive opposée par un pont qui n’est pas soutenu par des piliers ou des pilotis, mais par un ouvrage en pierre d’une fort belle courbe. Il se trouve dans le partie de la ville qui est le plus éloignée de la mer, afin de ne pas gêner les vaisseaux qui longent les rives. Une autre rivière, peu importante mais paisible et agréable à voir, a ses sources sur la hauteur même où est située Amaurote, la traverse en épousant la pente et mêle ses eaux au milieu de la ville à celles de l’Anhydre. Cette source, qui est quelque peu en dehors de la cité, les gens d’Amaurote l’ont entourée de remparts et incorporée à la forteresse, afin qu’en cas d’invasion elle ne puisse être ni coupée ni empoisonnée. De là des canaux en terre cuite amènent ses eaux dans les différentes parties de la ville basse. Partout où le terrain les empêche d’arriver, de vastes citernes recueillent l’eau de pluie et rendent le même service.
Un rempart haut et large ferme l’enceinte, coupé de tourelles et de boulevards ; un fossé sec mais profond et large, rendu impraticable par une ceinture de buissons épineux, entoure l’ouvrage de trois côtés ; le fleuve occupe le quatrième.
[La sûreté et les fortifications]
Les rues ont été bien dessinées, à la fois pour servir le trafic et pour faire obstacle aux vents. Les constructions ont bonne apparence. Elles forment deux rangs continus, constitués par des façades qui se font vis-à-vis, bordant une chaussée de vingt pieds de large. Derrière les maisons, sur toute la longueur de la rue, se trouve un vaste jardin, borné de tous côtés par les façades postérieures.
Chaque maison a deux portes, celle de devant donnant sur la rue, celle de derrière sur le jardin. Elles s’ouvrent d’une poussée de main, et se referment de même, laissant entrer le premier venu. Il n’est rien là qui constitue un domaine privé. Ces maisons en effet changent d’habitants, par tirage au sort, tous les dix ans. Les Utopiens entretiennent admirablement leurs jardins, où ils cultivent des plans de vignes, des fruits, des légumes et des fleurs d’un tel éclat, d’une telle beauté que nulle part ailleurs je n’ai vu pareille abondance, pareille harmonie. Leur zèle est stimulé par le plaisir qu’ils en retirent et aussi par l’émulation, les différents quartiers luttant à l’envi à qui aura le jardin le mieux soigné. Vraiment, on concevrait difficilement, dans toute une cité, une occupation mieux faite pour donner à la fois du profit et de la joie aux citoyens et, visiblement, le fondateur n’a apporté à aucune autre chose une sollicitude plus grande qu’à ces jardins.
La tradition veut en effet que tout le plan de la ville ait été tracé dès l’origine par Utopus lui-même. Mais il en a laissé l’ornement et l’achèvement, tâches auxquelles une vie d’homme ne saurait suffire. Leurs annales contiennent, soigneusement, scrupuleusement rédigée, l’histoire des 1760 années qui se sont écoulées depuis la conquête de l’île. Elles racontent que primitivement les maisons étaient petites, semblables à des baraques et à des huttes, construites vaille que vaille avec n’importe quel bois, les murs enduits d’argile, les toits pointus recouverts de chaume. Chaque maison à présent montre trois étages. Les murs extérieurs sont faits de pierre dure ou de moellons ou de briques ; à l’intérieur ils sont revêtus de mortier. Les toits sont plats, couverts de certaines tuiles peu coûteuses, d’une composition telle que le feu n’y prend point et qu’elles protègent des intempéries mieux que le plomb. Ils s’abritent contre le vent par des fenêtres vitrées - on fait dans l’île un grand usage du verre - parfois aussi par une toile fine qu’ils rendent transparente en l’enduisant d’huile ou de résine : ce qui offre cet avantage de laisser passer la lumière et d’arrêter le vent.
[Urbanisme, permutation et histoire]
Trad. M. Delcourt. Garnier-Flammarion. pp. 138-145.
ELEMENTS DE LECTURE ET DE COMMENTAIRE
L’insularité et la difficulté d’accès. Les pays utopiques sont des lieux isolés permettant de « fuir les autres et <de> se retrouver soi-même » (Cioranescu, 1972. p.64). Ils sont difficiles d’accès : les motifs de ces obstacles viennent d’Homère (arrivée d’Ulysse en Phéacie, Odyssée, V. v. 411-414 : « Ce n’est au long du bord que pointes et rochers (...), par derrière un à-pic de pierre dénudée ; devant, la mer sans fond... ») et surtout de Platon (Timée, 24e-25b, « entrée étroite » ; Critias, 113d pour les enceintes alternées de terre et de mer). Ces traits deviendront des composantes stéréotypées des utopies ultérieures : par exemple, F. Bacon (La nouvelle Atlantide, Garnier-Flammarion, p. 97), T. Campanella (La Cité du Soleil, Quai Voltaire, p.150), G. de Foigny (La Terre Australe connue, IV, Ed. Lachèvre, Slatkine, p.93), Vairasse (Sevarambes, Amsterdam, p. 78 sq.), Tyssot de Patot (Voyages et Aventures de J. Massé, Oxford. Série impressionnante d’obstacles sur deux chapitres, IV et V, avec une équipée de 50 jours, pp. 57-73). Le point culminant est atteint sans conteste par Samuel Butler et son Erewhon (trois chapitres pour accéder au pays au-delà des montagnes, III, IV, V, pp. 55-77). Cf. aussi L. Marin, Utopiques, Jeux d’espace, Minuit, 1973, pp. 138-139. La forme du croissant de lune est un symbole de renaissance, comme l’a fait remarquer Simone Goyard-Fabre dans son introduction à l’Utopie de More (G.F., p. 44).
L’île fabriquée par la nation travaillante. C’est donc un pays conquis et une île construite par un philosophe-roi qui impose un nom au cercle de sa création. Abraxa est un mot magique de la même racine qu’Abracadabra. C’est aussi le nom de la ville des fous dans l’Eloge de la Folie d’Erasme. C’est enfin une presqu’île naturelle. Le geste du fondateur est donc exemplaire à plus d’un titre : il substitue un nom au charabia, une raison à la superstition, une forme politique à la barbarie amorphe, une convention au fait naturel et une égalité citoyenne (par le travail) à l’autochtonie. Dans cette république d’acquisition, le travail généralisé à tous les citoyens a un aspect anti-platonicien évident puisque disparaît la hiérarchie naturelle et sociale des guerriers et des producteurs (République, IV, 441c). L’idéal apparaît d’un coup : cet atoll politique est aux antipodes de la cité d’Aristote. Il n’y a pas d’ethnos utopique qui se parachèverait dans un synœcisme (rassemblement des familles et des villages) (Aristote, Politique, I, 1252a) ; mais plutôt un peuple naissant par le travail et une armée démobilisée et versée dans le creuset de cette tâche fondatrice. Remarquons enfin que les utopiens ont des voisins. Pour l’insularité artificielle ou le repli voulu, cf. Campanella (op. cit., p. 155), Vairasse (op. cit., p 70) et Bacon (op. cit., p.102). Pour le rapport nomination-fondation, L. Marin, Annales ESC, p. 315 et C.G. Dubois, Revue des Sciences humaines, 155, pp. 452-453.
La géographie urbaine. Cette contrée de cinquante-quatre villes, dont la capitale, Amaurote, occupe le centre de l’île, est une configuration rationnelle de l’Angleterre (54 districts). Contrairement à une idée reçue, les utopies ne sont pas des royaumes minuscules. On a confondu exiguïté territoriale et unité modulaire. Depuis l’Atlantide de Platon, aussi vaste que l’Asie, l’ampleur géographique est restée un thème convenu. Pour s’en faire une idée, on peut se référer aux conjectures cosmographiques de P. Ronzeaud effectuées à partir des indications de Foigny : sa Terre Australe va à peu près de la longitude de Téhéran à celle de Mexico (longueur), et de la latitude du Cap Horn à celle de Sao Paulo. Même si More n’a pas envisagé d’aussi gigantesques proportions, il a situé, aux abords de l’inconnu, une autre Angleterre. Amaurote veut dire « ville obscure », difficile à apercevoir. Dans la première édition de l’ouvrage, More l’avait nommée Mentiranum (ville-mensonge, cité feinte). Il est possible aussi que More joue sur son patronyme hellénisé (Mauros). Cf. P. Ronzeaud, Sens et Cohérence dans la Terre Australe Connue, Aix en Provence, 1981, Thèse dactylographiée, Volume I. II. 74. M. Delcourt, Introduction à l’Utopie de More, Droz, p. 22. J.F. Mattéi, Platon et le miroir du mythe. De l’âge d’or à l’Atlantide, P.U.F, 1996, p. 272. Toutes les villes sont bâties sur le même modèle. L’espace n’est donc qu’une explication (un déploiement, au sens de ex-plicare, déplier) d’une structure-mère (les distances sont des relations définies par un temps humain de parcours). Cf. A.F. Doni, Monde sage, Monde fou. p. 59. et G. de Foigny, op. cit., p. 90 : « C’est assez d’en connaître un quartier pour porter jugement sur tous les autres ».
La campagne, complémentaire de la ville (cf. Campanella), se maintient encore dans les « socialismes utopiques » (Cabet, Fourier) avant de s’estomper, voire de disparaître dans les contre-utopies (Zamiatine), ce qui mérite d’être signalé. Ce rapport ville-campagne, outre son évidente fonction économique, donne lieu à une permutation des individus sur cet espace plan qu’est le sol utopique, terre sans terreau sur laquelle on prend pied sans jamais prendre racine. Les familles élisent des Phylarques, magistrats chefs de tribu.
La
fortification est à la fois technique et naturelle. L’utopie n’est pas
une anti-nature, mais la synthèse rêvée de ce qu’offre la nature et de ce que
l’homme y ajoute (Amaurote est une ville en éperon barré). Campanella procède
à l’identique, avec sept murailles concentriques épousant une colline : dès
lors la ville est imprenable (il faudrait « la prendre sept fois pour la
vaincre ». p.150). Les murailles apaisent deux craintes : celle de l’invasion
et celle de la déperdition. Dans l’utopie de Doni, qui ne connaît ni armée ni
ennemi, la ville est ceinte d’une haute muraille exorcisant la peur du mauvais
infini (l’il-limité, l’apeiron), de l’écoulement, des migrations et des
mélanges. La ville est fermée comme un concept déterminé : ce lieu est une dé-finition.
Urbanisme, permutation et histoire. On attribue les premiers projets urbanistiques géométriques à Hippodamos de Milet (cf. Aristote, Politique II, 1267b). Le vent symbolise l’intrusion étrangère. Le verre de ces cités de cristal est un matériau dont la symbolique connaîtra une rare fortune : il arrête le vent, laisse passer la lumière, assure la visibilité. Les fouriéristes, retrouveront, avec l’usage du verre et des galeries, le grand stéréotype du climat tempéré.
On remarque une seconde mention du motif de la permutation, celle des logements, liée à l’abolition de la propriété privée. L’urbanisme exprime la géographie de la ville, elle-même en abyme dans celle de l’île. Mais il y a des décrochages : le cercle de l’île implique un mouvement parfait, sans changement de forme (comme la matière topique des astres d’Aristote) ; le carré des villes et des maisons (où l’articulation appartement-jardin rappelle celle de l’urbain et du rural) retrouve, à sa façon, cette complétude cinétique sous la forme linéaire de l’aller-retour (du circulaire approximatif en quelque sorte). Les permutations sont l’équivalent rationnel et maîtrisé des déplacements et des voyages, d’ordinaire réglementés, voire proscrits, l’utopien n’ayant aucune raison de voyager (il est partout chez lui dans cet espace isotrope). Le jardinage est aussi l’analogue laïc de l’activité édénique : Adam, avant la Chute, administrait le jardin d’Eden. On notera la différence entre ce travail horticole, ludique et ornemental, et le travail social, mal nécessaire auquel tous sont contraints à raison de six heures par jour. Les fruits et les légumes sont plus éclatants, plus beaux que les nôtres. Cette figure de la majoration, motif récurrent du discours utopique, a été remarquée par Michèle Le Doeuff dans sa remarquable étude de la Nouvelle Atlantide de F. Bacon.
Utopus, le Grand Architecte, le Dieu mortel, définit par son art libéral la structure que les utopiens (arts mécaniques et décoratifs) n’ont plus qu’à remplir ou à orner. C’est cette structuration spatiale qui capture le temps et réduit l’histoire (chez nous si tourmentée) à la constitution d’Annales. L’utopie n’est pas sans histoire, elle a même un long passé (Vairasse écrit une Histoire des Sevarambes, Bacon parle de « mémoires d’époque dignes de foi », op. cit., p. 99) : celui-ci ne relate cependant que des progrès techniques et des améliorations décoratives corsetés dans un modèle contraignant. L’utopie n’est ni présent absolu, ni perfection achevée : mais le futur qu’elle s’ouvre n’est que le temps paisible des variations et des compléments d’une syntaxe originelle, impositive et définitive. Cf. More (p. 202, p. 216), Campanella (p.155), Bacon (pp. 98-102), Foigny (p. 132). Pour un commentaire de cette question, citons, entre autres, B. Baczko, « L’utopie et l’idée de l’histoire-progrès », Rev. Sc. humaines, n° 155, p. 483 et p. 490.