Claude-Henri de Saint-Simon
17 octobre 1760 ; 19 mai 1825
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Sources : Œuvres de Claude-Henri de Saint-Simon, Editions Anthropos, six volumes, Réimpression anastaltique, Paris, 1966. Commentaires : Pierre Ansart, Saint-Simon, Paris, PUF, 1969 ; Célestin Bouglé, Socialismes français, Paris, A. Colin, 1951, chapitre V, pp. 73-110 ; Dominique Desanti, Les socialistes de l’utopie, Paris, Payot, 1970, chapitres 2 et 3 ; Henri Desroche, Les Dieux Rêvés, Théisme et Athéisme en Utopie, Paris, Desclée et Cie, 1972 ; Elie Halévy, Histoire du socialisme européen, Paris, Gallimard, 1948, pp. 54 sq. ; Maxime Leroy, Histoire des idées sociales en France, tome II, De Babeuf à Tocqueville, Paris, Gallimard, 1950, Chapitre VI, « La doctrine d’Henri de Saint-Simon », pp. 196-234 ; Pierre Musso, Télécommunications et philosophie des réseaux, La postérité paradoxale de Saint-Simon, Paris, PUF, 1997 ; Pierre Musso, Saint-Simon et le saint-simonisme, Paris, PUF, 1999 ; Jean-Christian Petitfils, Les Socialismes utopiques, Paris, PUF, 1977, chapitre II ; Olivier Pétré-Grenouilleau, Saint-Simon, L’utopie ou la raison en actes, Paris, Payot, 2001. Pour une bibliographie plus complète, on pourra se reporter à l’ouvrage d’Olivier Pétré-Grenouilleau, pp. 487 sqq. |
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« C’était un bel homme, très gai, de figure ouverte et riante, avec des yeux admirables, un beau long nez don-quichottesque » (Michelet) |
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Né à Paris le 17 octobre 1760, mort le 19 mai 1825 dans cette même ville, Claude-Henri de Rouvroy, Comte de Saint-Simon, vécut durant une période historique exceptionnelle où le choc des événements (la guerre d’Amérique, la Révolution de 1789, l’Empire napoléonien, la Restauration) et leur singulière brutalité donnèrent l’impression qu’un monde de traditions s’engloutissait et que, désormais, le futur ne pouvait advenir que par la force des ruptures. L’histoire, intense, mais cohérente, n’avait plus de moteur métaphysique. L’idéalité sociale ne s’imaginait plus dans le seul rêve politique ; elle résidait essentiellement dans la dimension économique d’un présent qui devenait une période de transition.
L’utopie, dès lors, changea d’allure : ne relevant plus de la narration imaginaire, ni de la projection uchronique, elle devint le terme d’un processus socio-économique que la révolution de 1789, qui était moins un événement qu’une époque, avait révélé. Projet politique, la cité heureuse n’était plus une île cachée aux confins des mers, mais un monde en gestation au sein même de notre époque. Finie l’expédition aventureuse vers une terre lointaine, découverte par hasard et qui exerçait sur un lecteur dépaysé la fascination des belles exceptions ; finis aussi les spéculations futuristes et les réveils étranges dans des contrées qu’apaisaient les lendemains du Grand Soir. Il faut rassembler dès maintenant, très prosaïquement, des fonds, par le moyen d’une souscription, afin de réorganiser la société. « Le paradis quitte la sphère d’un passé mythique associé à celui de la déchéance de l’homme. Il devient un objectif réalisable sur terre, par les hommes eux-mêmes (…). Du rêve annonciateur de possibles à explorer, l’utopie se transforme en l’exercice d’une raison qu’il convient de faire passer dans les actes. » (O. Pétré-Grenouilleau, 2001, p. 196) Désormais, il faut savoir apercevoir l’avenir pour en faciliter l’accès aux générations futures. L’homme n’est pas libre de modifier le destin, mais il peut le favoriser ou le contrarier en agissant sur les causes secondes d’une évolution imparable, et cela importe, car les entraves et les erreurs provoquent ces crises et ces explosions sociales qui retardent les effets positifs du progrès.
Saint-Simon fut un homme passionné. Et cet homme passionné fut un enfant rebelle, au caractère affirmé, admirateur de Rousseau et des Lumières : il mena une vie irrégulière, qu’on peut dire socialement instable. D’Alembert passe pour avoir été son précepteur. Sous-lieutenant en janvier1777, capitaine de cavalerie en juin 1779, il part pour les Etats-Unis où il combat dans l’armée commandée par Lafayette. Capitaine à 19 ans, insurgent héroïque, il observe une Amérique active et insensible au prestige des castes. Ce pays moderne et laborieux lui offre une image si prégnante de l’avenir qu’on peut augurer, sans risque d’erreur, que de grands bouleversements se préparent sur le vieux continent. La « leçon » américaine (Dominique Desanti, 1970, p. 55) est celle d’une société de producteurs dans une contrée nouvelle où n’existent ni oisiveté ni noblesse féodale. Une copie de l’idéal existait donc, encore imparfaite certes, mais si vivante qu’elle apportait la preuve que le principe utopique n’était pas chimérique. L’ailleurs meilleur, le paradis perdu, devenaient dès lors un possible ultérieur : « L’âge d’or du genre humain n’est point derrière nous, il est au-devant, il est dans la perfection de l’ordre social ; nos pères ne l’ont point vu, nos enfants y arriveront un jour ; c’est à nous de leur en frayer la route. » [1]
A son retour en France en 1783, il connaît l’ennui tout cartésien de la vie de garnison et ouvre déjà son esprit aux sciences exactes en suivant les cours d’ingénieurs de l’Ecole de Mézières. Mais il n’y tient plus : « Le désœuvrement dans lequel je me trouvais ne tarda pas à me déplaire : je partis pour la Hollande en 1785. » Sa mission diplomatique ayant échoué, il se rend en Espagne (1787-1789), toujours avide de gloire personnelle. Il y rencontre Redern, ministre de Saxe à Madrid, avec qui il envisage un projet de canal reliant la capitale espagnole à l’Atlantique, ouvrage grandiose qui serait le fruit d’une « armée » travaillante : il reprend l’idée de Turgot d’utiliser les troupes à des travaux publics en vue du bien général.
Quand il rentre en France, en septembre 1789, il dit adhérer aux idéaux révolutionnaires, mais semble plutôt continuer à travailler à son avancement personnel, les événements favorisant ses projets. De la révolution il dira : « je ne voulus pas m’en mêler parce que, d’un côté, j’avais la conviction que l’ancien régime ne pouvait pas être prolongé, et que, d’un autre côté, j’avais de l’aversion pour la destruction. Mon activité me porta du côté des spéculations financières, je me livrai à des spéculations sur la vente des domaines nationaux. » (I, 66). Associé au comte de Redern, il s’enrichit grâce à l’achat de biens nationaux et à la chute des assignats. En 1790, il est un agioteur important. Dès cette année, il abandonne ostensiblement ses titres de noblesse et, prudence oblige, multiplie les preuves de civisme à mesure que sa fortune s’accroît. En septembre 1793, il change de nom et devient le citoyen Claude-Henri Bonhomme, assumant délibérément un nom commun. Est-ce la nouvelle identité d’un aristocrate devenu un sans-culotte ? C’est sans doute un stratagème, et il n’est guère efficace puisque moins de deux mois après ce baptême républicain, il est arrêté pour des motifs obscurs et incarcéré à la prison de Saint-Lazare, avant d’être transféré, en mai 1794, à celle du Luxembourg. Dans ce lieu insalubre, antichambre de la guillotine, où certains détenus perdaient l’esprit, il crut entendre son ancêtre Charlemagne lui prédire un avenir glorieux : « Mon fils, tes succès comme philosophe égaleront ceux que j’ai obtenus comme militaire et comme politique ».
Seule la chute de Robespierre le sauve d’une mort certaine. Libéré en octobre 1794 grâce à son ami Boissy d’Anglas, après 11 mois de réclusion, le voilà qui reprend ses activités commerciales et qui mène grande vie jusqu’en 1798. Il achète pour huit millions de livres de terres, fermages et bois en 1795. En 1796, il change de stratégie et investit dans les immeubles urbains en acquérant de prestigieux hôtels parisiens et un terrain qui jouxte le bois de Boulogne. Il s’installe à Paris. C’est un grand brasseur d’affaires, qui a de multiples relations dans l’administration et le gouvernement et non, comme le présente Gouhier, un révolutionnaire extrémiste « plus sans-culotte que jamais ». L’amitié avec Redern est à son apogée.
En 1797, il participe à titre personnel aux négociations entre la France et l’Angleterre destinées à mettre fin à une guerre nuisible au commerce. C’est un spéculateur réfléchi, informé des affaires du monde, et dont l’avis, intuitif mais représentatif de l’opinion publique, est écouté par les ambassades anglaises et françaises où il a également des amis. Il tient table ouverte, près du Palais-Royal, où règne un joyeux paganisme. Il multiplie les projets d’établissements commerciaux et de messageries.
Lassé par cette vie, il commence en 1798 une carrière « scientifique ». Ce tournant « physico-politique » le conduit à réétudier la science (mathématiques, biologie, anatomie, surtout la physiologie qui va devenir la science paradigmatique du social) et à fréquenter les savants, dissipant sa fortune, voyageant en Suisse, en Allemagne et en Angleterre. Il justifiera ce changement en thématisant la transition du héros martial au Grand homme : les temps exigent qu’on passe de l’héroïsme d’Alexandre à celui de l’entrepreneur économique, du capitaine des armées au capitaine d’industrie. Cette mutation du sens de la grandeur, qui la fait résider désormais dans la conquête scientifique plus que dans l’expédition guerrière, correspond pour Saint-Simon à une vocation personnelle héritée : « J’ai quitté l’épée pour prendre la plume, parce que j’ai senti que c’était dans la direction scientifique que la nature me poussait au grand. » (I, 97). Le compagnon de Lafayette sent que cette nouvelle mission, l’unification intellectuelle de l’Occident, est son destin : lors de son incarcération, Charlemagne, son ancêtre supposé, ne lui est-il pas apparu pour lui en indiquer le chemin ? Hallucination due à de déplorables conditions carcérales ou affectation d’écrivain, qu’importe ! L’anecdote est significative de cette nouvelle légitimité qu’il veut conférer à la noblesse, tout en faisant du héros autre chose qu’un saccageur de provinces, selon le mot de Voltaire. De son ancêtre mémorialiste, Saint-Simon, désargenté, n’a hérité que la passion pour la gloire : la noblesse de cœur, active dès sa naissance, est distincte de la noblesse de rang, soumise aux vicissitudes des temps. L’Amérique l’a montré. Du gentilhomme au grand homme, de la guerre à la culture, la grandeur d’âme se maintient sous diverses apparences, pourvu qu’elle s’oriente enfin vers sa vraie finalité, l’amélioration physique et morale de l’humanité. Le service public fut service militaire ; il devient service culturel, scientifique et industriel.
En juillet 1798, la rupture avec Redern est définitive. Sous l’influence du docteur Burdin (1769-1835), il étudie la physique face à l’Ecole Polytechnique, puis en 1801 la biologie et la physiologie face à l’Ecole de médecine. Il recherche dans chaque discipline les idées générales afin de les relier en un système organisé. Il se veut l’homme des vastes synthèses, le génie capable, en cette conjoncture favorable, de lier les connaissances entre elles : n’a-t-il pas, selon lui, atteint l’âge mûr des aperçus et des résumés (35-45 ans) ? Cet autodidacte veut penser ensemble l’unité de la science et la réforme radicale de la société qu’elle paraît impliquer.
En 1801, il épouse Alexandrine de Champgrand, qui animera son salon durant une année. Puis, c’est le divorce par consentement mutuel (juin 1802) : il aura pu, durant ce laps de temps, jouer les « maîtres d’hôtel de la science » (Weill) en recevant des savants à sa table. Mais ses audaces spéculatives, ses rêves synthétiques, ne pouvaient que susciter les réserves, ou la défiance, voire l’indifférence, de ces esprits positifs peu enclins aux fresques épistémologiques et aux panoramas politico-scientifiques. En tout cas, il a senti que la science, en se spécialisant, se morcelait, que le savoir fragmenté, pour gagner en efficacité, s’éloignait de la culture : il faudrait pouvoir maintenir un sens social commun de la science, unifier tous les principes, réaliser le projet cartésien de la mathesis universalis. Saint-Simon n’ignore pas qu’une science tient sa consistance de sa régionalité et que cette réduction la rend myope à sa propre genèse et insensible à sa situation dans le tableau du savoir. Mais il pressent que la formalisation et la mathématisation vont la rendre sous peu ésotérique et qu’une nouvelle scolastique tiendra à distance, sinon à l’écart, la grande masse des citoyens.
Il n’est pas ennemi de toute métaphysique – les savants le sentent bien – mais la sienne (aux antipodes de celle qu’il dénonce) est une philosophie première radicale à partir de laquelle il est possible de déployer l’arbre encyclopédique, au tronc physiciste, aux branches multiples, aux fruits sûrs. Cette exigence d’unification, plus philosophique que scientifique, restera toujours associée chez lui à une conception héroïque du savant philosophe, homme génial et généreux, démiurge des liaisons interdisciplinaires parce que porteur d’une « conception neuve ». « J’écris parce que j’ai des choses neuves à dire… » (VI, 16) : la gloire du grand homme est d’être utile à ses semblables ; d’être ce bienfaiteur d’une humanité qu’il veut guider vers un destin qu’il croit avoir aperçu. Un « second Descartes » dira-t-il lui-même, conseiller du prince (Napoléon pacifie la France à ce moment) ou éminent lieutenant d’un décideur résolu.
En 1802 il voyage en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en quête « de nouvelles idées générales » dit-il. Il réside à Genève quand il publie, en octobre 1803, les Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains. Il vit dans la conviction que l’esprit humain, qui connaît une mutation radicale, a besoin d’une Nouvelle Encyclopédie, d’une science de l’homme, d’une société scientifique. C’est, comme le signale J.C. Petitfils, « la nécessité d’une science globale de l’homme » qui se dégage des ouvrages de cette période.
En 1804 et 1805, découragé par l’avènement de l’Empire qu’il ressent comme une prolongation amère du gouvernement monarchique, il voit sa fortune fondre. Ruiné, vivant de subsides, il vend jusqu’à ses habits. Il obtient difficilement un poste de copiste au Mont-de-Piété où il travaille neuf heures par jour pour un salaire annuel de mille francs. Copiste le jour, utopiste la nuit, sa santé, soumise à rude épreuve, ne manque pas de se dégrader. Par chance, il rencontre en 1806 Diard, son ancien domestique de 1790 à 1797, qui le sauve de la misère. Quand celui-ci meurt, c’est la maladie et « le dernier degré de la misère, confessera-t-il (…) le manque de pain et de bois » (I, 146).
Désespéré, il s’adresse à l’Empereur en ces termes en 1813 : « Je suis le cousin du duc de Saint-Simon, auteur des Mémoires sur la Régence. J’étais colonel du régiment d’Aquitaine au moment de la Révolution ; je meurs de faim. Les événements politiques m’ont ruiné, la passion de la science m’a réduit à la misère. » (I, 143) Sa famille lui viendra en aide. Sa situation s’améliore en 1814, année où il engage Augustin Thierry comme secrétaire : ils rédigent ensemble De la réorganisation de la société européenne, qui imagine une Europe confédérale qui doit rallier l’Angleterre au continent et, mettant fin à l’équilibre des puissances, retrouver la paix et le bonheur collectif entrevu au XIIIème siècle. En 1816, il développe en parallèle une épistémologie « confédérale », pluridisciplinaire, ample projet encyclopédique qui se veut l’âme d’une philosophie sociale industrialiste fondée sur les faits et guidée par le principe même de la science. Il dirige la publication de cahiers intitulés L’Industrie, financés par Laffitte. En 1817, a lieu, selon P. Ansart, « une coupure essentielle ». Augustin Thierry est remplacé par Auguste Comte, qui sera son secrétaire de janvier 1818 à 1824. La pensée saint-simonienne semble atteindre sa pleine maturité : le volume III de L’Industrie est publié. L’infléchissement « socialiste », qui a provoqué la rupture avec A. Thierry, lui aliène toutefois ses souscripteurs libéraux. Mais l’organisation sociale, selon Saint-Simon, a besoin d’un chef : le marché est tendanciellement anarchique ; il faut un régulateur, un équivalent intelligent du commandement militaire. Ce sera la capacité industrielle. La direction de la société nouvelle doit être assurée par des chefs industriels. Il découvre Bonald et de Maistre.
Publiée en novembre 1819, la célèbre Parabole (un morceau de l’Organisateur) vaut à Saint-Simon d’être accusé d’outrage à la famille royale et conduit aux assises où il est acquitté (23 mars 1820). Mais il ne profite pas de ce triomphe inattendu. En 1823, c’est de nouveau la misère, ponctuée par une tentative de suicide. Il rompt l’année suivante avec Auguste Comte. Le poète Léon Halévy sera son secrétaire. Un nouvel ami, Olinde Rodrigues, lui viendra en aide. Eloigné du libéralisme des œuvres de jeunesse, le Système industriel et le Catéchisme des Industriels entendent inciter « les producteurs à édifier une société conforme aux besoins collectifs par une rationalisation de la production » (Ansart, p. 14). Il faudrait, songe-t-il, un Parti des industriels. Il faudrait, et c’est encore plus important, une Morale Commune. Au contraire d’Auguste Comte qui met l’accent sur la théorie, c’est la morale qui est la priorité. Le « grand but » est « l’amélioration la plus rapide possible du sort de la classe la plus pauvre. » C’est ce que répète le Nouveau Christianisme (1825) qui paraît peu avant sa mort, le 19 mai 1825. Peu avant de s’éteindre, Saint-Simon s’adressera en ces termes à ses disciples :
« Depuis trois heures, malgré mes souffrances, je cherche à vous faire le résumé de ma pensée : vous arrivez à une époque où des efforts combinés parviendront à un immense résultat. La poire est mûre, vous pouvez la cueillir. La dernière partie de mes travaux, Le Nouveau Christianisme, ne sera pas immédiatement comprise. On a cru que tout système religieux devait disparaître parce qu’on avait réussi à prouver la caducité du système catholique. On s’est trompé ; la religion ne peut disparaître du monde ; elle ne fait que se transformer… Rodrigues, ne l’oubliez pas, et souvenez-vous aussi que pour faire de grandes choses, il faut être passionné… ; toute ma vie se résume dans une seule pensée : assurer à tous les hommes le plus libre développement de leurs facultés. Quarante-huit heures après notre seconde publication, le parti des travailleurs sera constitué : l’avenir est à nous. »
fin
1825
« Celui qui aime les autres a accompli la loi. Tout est compris ou abrégé dans cette parole : tu aimeras ton prochain comme toi-même. »
Saint Paul, Epître aux Romains.
Le morceau que l’on va lire était destiné à faire partie du deuxième volume des Opinions littéraires, philosophiques et industrielles ; mais l’objet qui s’y trouve traité est tellement important en lui-même, et à cause des circonstances politiques actuelles, qu’il a été jugé convenable de le publier séparément, et dès à présent.
Rappeler les peuples et les rois au véritable esprit du Christianisme, alors même qu’on s’en écarte le plus, que des lois sur le sacrilège sont promulguées, et que les catholiques et les protestants, en Angleterre, cherchent les moyens de terminer une lutte longue et pénible ; en même temps, essayer de préciser l’action du sentiment religieux dans la société, quand tous l’éprouvent, ou du moins sentent le besoin de le respecter dans les autres ; quand les écrivains les plus distingués s’occupent d’en déterminer l’origine, les formes et les progrès, et que, d’une autre part, la théologie cherche à l’étouffer sous le poids de la superstition : tel est le but principal qu’on s’est proposé dans les dialogues suivants.
Les ministres des différentes sectes chrétiennes qui se regardent réciproquement comme hérétiques, et qui, dans le sens vrai et moral du Christianisme, le sont tous à différents degrés, ces ministres, disons-nous, ne manqueront pas de se récrier contre une semblable accusation, et contre l’écrit où elle est développée ; mais ce n’est point principalement à eux que s’adresse cet écrit, il s’adresse à tous ceux qui, classés, soit comme catholiques, soit comme protestants luthériens, ou protestants réformés, ou anglicans, soit même comme israélites, regardent la religion comme ayant pour objet essentiel la morale ; à tous les hommes qui admettant la plus grande liberté de culte et de dogme, sont loin cependant de regarder la morale avec des yeux d’indifférence, et qui sentent le besoin continuel de l’épurer, de la perfectionner, et d’étendre son empire sur toutes les classes de la société en lui conservant un caractère religieux ; à tous les hommes enfin qui ont saisi ce qu’il y a de vraiment sublime, de divin, dans le premier christianisme, la supériorité de la morale sur tout le reste de la loi, c’est-à-dire sur le culte et le dogme, et qui comprennent en même temps que le culte et le dogme ont pour but de fixer l’attention de tous les fidèles sur la morale divine. De ce point de vue, les critiques du catholicisme, du protestantisme, et des autres sectes chrétiennes, deviennent indispensables, puisqu’il est prouvé qu’aucune de ces sectes n’a accompli les vues du fondateur du Christianisme.
Ce désir d’épurer la morale, de simplifier le culte et le dogme, pousse beaucoup de personnes à proposer une secte particulière du protestantisme, par exemple la religion dite réformée, comme le passage inévitable à un nouvel ordre de choses religieux, ou même comme un choix définitif ; elles fondent leur opinion sur ce que cette religion particulière se rapproche davantage de l’esprit du Christianisme que toutes les autres, et certes elles s’élèveront pour repousser tous les traits qu’elles croiront lancés contre le protestantisme.
Il n’y a qu’un mot à répondre à cet argument : l’espèce humaine n’est point condamnée à l’imitation ; et il arrive bien souvent que, lorsque nous apprécions complètement l’avantage qu’il y a eu, à une époque antérieure, d’adopter telle opinion, telle institution, cette approbation, pour ce qui a été fait, doit marcher de front avec l’établissement d’une opinion, d’une institution encore supérieure, et toute erreur à cet égard est à la fois et nuisible et passagère.
Quant aux personnes qui n’envisagent les idées sur la Divinité et sur la révélation que comme des formules qui ont pu avoir quelque utilité à des époques d’ignorance et de barbarie, et qui trouveront anti-philosophique l’emploi de semblables formules au XIXe siècle ; ces personnes, qui, d’un rire voltairien, croiront pouvoir réfuter l’auteur de cet écrit, chercheront probablement dans leurs systèmes prétendus philosophiques une formule de morale plus générale, plus simple et plus populaire que la formule chrétienne ; et si elles ne trouvaient à lui substituer que la raison pure et la loi naturelle, révélée au fond des cœurs, elles ne soutiendraient plus sans doute une discussion de mots ; d’ailleurs elles ne tarderaient pas à s’apercevoir combien il y a de vague et d’incertitude dans leur langage. Si elles pouvaient enfin douter de l’excellence surhumaine du principe chrétien, au moins devraient-elles le respecter comme le principe le plus général que les hommes aient jamais employé, comme la théorie la plus élevée qui ait été produite depuis dix-huit siècles.
LE CONSERVATEUR. Croyez-vous en Dieu ?
LE NOVATEUR. Oui, je crois en Dieu.
LE CONSERVATEUR Croyez-vous que la religion chrétienne ait une origine divine ?
LE NOVATEUR Oui, je le crois.
LE CONSERVATEUR Si la religion chrétienne est d’origine divine, elle n’est point susceptible de perfectionnement ; cependant vous excitez par vos écrits les artistes, les industriels et les savants, à perfectionner cette religion : vous entrez donc en contradiction avec vous-même, puisque votre opinion et votre croyance se trouvent en opposition.
LE NOVATEUR L’opposition que vous croyez remarquer entre mon opinion et ma croyance n’est qu’apparente ; il faut distinguer ce que Dieu a dit personnellement de ce que le clergé a dit en son nom.
Ce que Dieu a dit n’est certainement pas perfectible, mais ce que le clergé a dit au nom de Dieu compose une science susceptible de perfectionnement, de même que toutes les autres sciences humaines. La théorie de la théologie a besoin d’être renouvelée à certaines époques, de même que celle de la physique, de la chimie et de la physiologie.
LE CONSERVATEUR Quelle est la partie de la religion que vous croyez divine ? quelle est celle que vous considérez comme étant humaine ?
LE NOVATEUR Dieu a dit : Les hommes doivent se conduire en frères à l’égard les uns des autres ; ce principe sublime renferme tout ce qu’il y a de divin dans la religion chrétienne.
LE CONSERVATEUR Quoi ! vous réduisez à un seul principe ce qu’il y a de divin dans le Christianisme !…
LE NOVATEUR Dieu a nécessairement tout rapporté à un seul principe ; il a nécessairement tout déduit du même principe ; sans quoi sa volonté à l’égard des hommes n’aurait point été systématique. Ce serait un blasphème de prétendre que le Tout-Puissant ait fondé sa religion sur plusieurs principes.
Or, d’après ce principe que Dieu a donné aux hommes pour règle de leur conduite, ils doivent organiser leur société de la manière qui puisse être la plus avantageuse au plus grand nombre ; ils doivent se proposer pour but dans tous leurs travaux, dans toutes leurs actions, d’améliorer le plus promptement et le plus complètement possible l’existence morale et physique de la classe la plus nombreuse.
Je dis que c’est en cela et en cela seulement que consiste la partie divine de la religion chrétienne.
LE CONSERVATEUR J’admets que Dieu n’ait donné aux hommes qu’un seul principe ; j’admets qu’il leur ait commandé d’organiser leur société de manière à garantir à la classe la plus pauvre l’amélioration la plus prompte et la plus complète de son existence morale et physique : mais je vous ferai observer que Dieu a laissé des guides à l’espèce humaine. Avant de remonter au ciel, Jésus-Christ a chargé ses apôtres et leurs successeurs de diriger la conduite des hommes, en leur indiquant les applications qu’ils devaient faire du principe fondamental de la morale divine, et en leur facilitant les moyens d’en tirer les conséquences les plus justes.
Reconnaissez-vous l’église pour une institution divine ?
LE NOVATEUR Je crois que Dieu a fondé lui-même l’église chrétienne ; je suis pénétré du plus profond respect et de la plus grande admiration pour la conduite des Pères de cette église.
Ces chefs de l’église primitive ont prêché franchement l’union à tous les peuples ; ils les ont engagés à vivre entre eux d’une manière pacifique ; ils ont déclaré positivement et avec la plus grande énergie aux hommes puissants que leur premier devoir était d’employer tous leurs moyens à la plus prompte amélioration possible de l’existence morale et physique des pauvres.
Ces chefs de l’église primitive ont fait le meilleur de tous les livres qui ait jamais été publié, le catéchisme primitif, dans lequel ils ont partagé les actions des hommes en deux classes, les bonnes et les mauvaises, c’est-à-dire celles qui sont conformes au principe fondamental de la morale divine, et celles qui sont contraires à ce principe.
LE CONSERVATEUR Précisez davantage votre idée, et dites-moi si vous regardez l’église chrétienne comme infaillible.
LE NOVATEUR. Dans le cas où l’église a pour chefs les hommes les plus capables de diriger les forces de la société vers le but divin, je crois que l’église peut sans inconvénient être réputé infaillible, et que la société agit sagement en se laissant conduire par elle.
Je considère les Pères de l’église comme ayant été infaillibles pour l’époque où ils ont vécu, tandis que le clergé me paraît aujourd’hui, de tous les corps constitués, celui qui commet les plus grandes erreurs, les erreurs les plus nuisibles à la société ; celui dont le conduite se trouve le plus directement en opposition avec le principe fondamental de la morale divine.
LE CONSERVATEUR La religion chrétienne se trouve donc, selon vous, dans une bien mauvaise situation ?
LE NOVATEUR. Bien au contraire ; jamais il n’a existé un si grand nombre de bons chrétiens ; mais aujourd’hui ils appartiennent presque tous à la classe des laïques. La religion chrétienne a perdu, depuis le quinzième siècle, son unité d’action. Depuis cette époque, il n’existe plus de clergé chrétien ; tous les clergés qui cherchent aujourd’hui à enter leurs opinions, leurs morales, leurs cultes et leurs dogmes sur le principe de morale que les hommes ont reçu de Dieu sont hérétiques, puisque leurs opinions, leurs morales, leurs dogmes et leurs cultes se trouvent plus ou moins en opposition avec la morale divine ; le clergé qui est le plus puissant de tous est aussi celui de tous dont l’hérésie est la plus forte.
LE CONSERVATEUR Que deviendra la religion chrétienne si, comme vous le pensez, les hommes chargés du soin de l’enseigner sont devenus hérétiques ?
LE NOVATEUR. Le Christianisme deviendra la religion universelle et unique ; les Asiatiques et les Africains se convertiront ; les membres du clergé européen deviendront bons chrétiens, ils abandonneront les différentes hérésies qu’ils professent aujourd’hui. La véritable doctrine du Christianisme, c’est-à-dire la doctrine la plus générale qui puisse être déduite du principe fondamental de la morale divine, sera produite, et aussitôt cesseront les différences qui existent entre les opinions religieuses.
La première doctrine chrétienne n’a donné à la société qu’une organisation partielle et très incomplète. Les droits de César sont restés indépendants des droits attribués à l’église. Rendez à César ce qui appartient à César ; telle est la fameuse maxime qui a séparé ses deux pouvoirs. Le pouvoir temporel a continué de fonder sa puissance sur la loi du plus fort, tandis que l’église a professé que la société ne devait reconnaître comme légitimes que les institutions ayant pour objet l’amélioration de l’existence de la classe la plus pauvre.
La nouvelle organisation chrétienne déduira les institutions temporelles, ainsi que les institutions spirituelles, du principe que tous les hommes doivent se conduire à l’égard les uns des autres comme des frères. Elle dirigera toutes les institutions, de quelque nature qu’elles soient, vers l’accroissement du bien-être de la classe la plus pauvre.
LE CONSERVATEUR. Sur quels faits fondez-vous cette opinion ? Qui vous autorise à croire qu’un même principe de morale deviendra le régulateur unique de toutes les sociétés humaines ?
LE NOVATEUR. La morale la plus générale, la morale divine doit devenir la morale unique ; c’est la conséquence de sa nature et de son origine.
Le peuple de Dieu, celui qui avait reçu des révélations avant l’apparition de Jésus, celui qui est le plus généralement répandu sur toute la surface du globe, a toujours senti que la doctrine chrétienne, fondée par les Pères de l’Eglise, était incomplète ; il a toujours proclamé qu’il arriverait une grande époque, à laquelle il a donné le nom de messiaque, époque où la doctrine religieuse serait présentée avec toute la généralité dont elle est susceptible ; qu’elle réglerait également l’action du pouvoir temporel et celle du pouvoir spirituel, et qu’alors toute l’espèce humaine n’aurait plus qu’une seule religion, qu’une même organisation.
Enfin, je conçois clairement la nouvelle doctrine chrétienne, et je vais la produire ; puis je passerai en revue toutes les institutions spirituelles et temporelles qui existent en Angleterre, en France, dans l’Allemagne du Nord et dans celle du Sud ; en Italie, en Espagne et en Russie ; dans l’Amérique septentrionale et dans l’Amérique méridionale. Je comparerai les doctrines de ces différentes institutions avec celle qui se déduit directement du principe fondamental de la morale divine, et je ferai facilement comprendre à tous les hommes ayant de la bonne foi et de bonnes intentions que si toutes ces institutions étaient dirigées vers le but de l’amélioration du bien-être moral et physique de la classe la plus pauvre, elles feraient prospérer toutes les classes de la société, toutes les nations, avec la plus grande rapidité possible.
Je suis novateur, parce que je tire des conséquences plus directes, qu’on ne l’avait fait jusqu’à ce jour, du principe fondamental de la morale divine. Vous qui, zélé comme moi pour le bien public, êtes animé d’un esprit de conservation, vous bornez votre tâche à empêcher les hommes de perdre de vue le principe même que je veux développer. Eh bien, réunissons nos efforts ; je vais produire mes idées, combattez-les quand il vous paraîtra que je m’écarterai de la direction donnée aux hommes par le Tout-Puissant.
C’est avec une entière confiance que j’entreprends cette grande œuvre. Le meilleur théologien est celui qui fait les applications les plus générales du principe fondamental de la morale divine ; le meilleur théologien est le véritable pape, il est vicaire de Dieu sur la terre. Si les conséquences que je vais présenter sont justes, si la doctrine que je vais présenter est bonne, c’est au nom de Dieu que j’aurai parlé.
J’entre en matière. Je commencerai par examiner les différentes religions qui existent aujourd’hui ; je comparerai leurs doctrines avec celle qui se déduit directement du principe fondamental de la morale divine.
Le Nouveau Christianisme se composera de parties à peu près semblables à celles qui composent aujourd’hui les diverses associations hérétiques qui existent en Europe et en Amérique.
Le Nouveau Christianisme, de même que les associations hérétiques, aura sa morale, son culte et son dogme ; il aura son clergé, et son clergé aura ses chefs. Mais, malgré cette similitude d’organisation, le Nouveau Christianisme se trouvera purgé de toutes les hérésies actuelles ; la doctrine de la morale sera considérée par les nouveaux chrétiens comme la plus importante ; le culte et le dogme ne seront envisagés par eux que comme des accessoires ayant pour objet principal de fixer sur la morale l’attention des fidèles de toutes les classes.
Dans le Nouveau Christianisme, toute la morale sera déduite directement de ce principe : les hommes doivent se conduire en frères à l’égard les uns des autres ; et ce principe, qui appartient au Christianisme primitif, éprouvera une transfiguration d’après laquelle il sera présenté comme devant être aujourd’hui le but de tous les travaux religieux.
Ce principe régénéré sera présenté de la manière suivante : La religion doit diriger la société vers le grand but de l’amélioration la plus rapide possible de la classe la plus pauvre.
Ceux qui doivent fonder le Nouveau Christianisme et se constituer chefs de la nouvelle église, ce sont les hommes les plus capables de contribuer par leurs travaux à l’accroissement du bien-être de la classe la plus pauvre. Les fonctions du clergé se réduiront à enseigner la nouvelle doctrine chrétienne, au perfectionnement de laquelle les chefs de l’église travailleront sans relâche.
Voilà en peu de mots le caractère que doit développer, dans les circonstances présentes, le véritable Christianisme. Nous allons comparer cette conception d’institution religieuse avec les religions qui existent en Europe et en Amérique ; de cette comparaison nous ferons facilement ressortir la preuve que toutes les religions prétendues chrétiennes qui se professent aujourd’hui ne sont que des hérésies, c’est-à-dire qu’elles ne tendent pas directement à l’amélioration la plus rapide possible du bien-être de la classe la plus pauvre, ce qui est le but unique du Christianisme.
DE LA RELIGION CATHOLIQUE
L’association Catholique, Apostolique et Romaine est la plus nombreuse de toutes les associations religieuses européennes et américaines ; elle possède encore plusieurs grands avantages sur toutes les autres sectes auxquelles sont attachés les habitants de ces deux continents.
Elle a succédé immédiatement à l’association chrétienne, ce qui lui donne un certain vernis d’orthodoxie.
Son clergé a hérité d’une grande partie des richesses que le clergé chrétien avait conquises dans les nombreuses victoires qu’il remporta pendant quinze siècles, en combattant pour l’aristocratie des talents contre l’aristocratie de la naissance, et en faisant valoir la suprématie religieuse des hommes pacifiques sur les militaires.
Les chefs de l’église Catholique ont conservé la souveraineté de la ville qui, depuis plus de vingt siècles, a constamment dominé le monde ; d’abord par la force des armes, ensuite par la toute-puissance de la morale divine ; et c’est au Vatican que les jésuites combinent aujourd’hui les moyens de dominer l’espèce humaine par un odieux système de mysticités et de ruses.
L’association Catholique, Apostolique et Romaine est incontestablement encore très puissante, quoiqu’elle soit considérablement déchue depuis le pontificat de Léon X, qui a été son fondateur ; mais la force que cette association possède n’est qu’une fore matérielle, et ce n’est qu’au moyen de la ruse qu’elle parvient à se soutenir. La force spirituelle la force de la morale, la force chrétienne, celle que donne la franchise et la loyauté, lui manque entièrement. En un mot, la religion Catholique, Apostolique et Romaine n’est autre chose qu’une hérésie chrétienne ; elle n’est qu’une portion du Christianisme dégénéré.
Je dis que les catholiques sont des hérétiques, et je le prouverai : je prouverai que la renaissance du Christianisme anéantira l’inquisition, et qu’elle débarrassera la société des jésuites ainsi que de leurs doctrines machiavéliques.
Le véritable Christianisme commande à tous les hommes de se conduire en frères à l’égard les uns des autres ; Jésus-Christ a promis la vie éternelle à ceux qui auraient le plus contribué à l’amélioration de l’existence de la classe la plus pauvre sous le rapport moral et sous le rapport physique.
Ainsi les chefs de l’église chrétienne doivent être choisis parmi les hommes les plus capables de diriger les travaux qui ont pour objet l’accroissement du bien-être de la classe la plus nombreuse ; ainsi le clergé doit s’occuper principalement d’enseigner aux fidèles la conduite qu’ils doivent tenir pour accélérer le bien-être de la majorité de la population.
Examinons maintenant comment le sacré collège a été composé depuis Léon X, fondateur de l’église Catholique, Apostolique et Romaine ; examinons les connaissances que ce collège exige de la part de ceux à qui il accorde la prêtrise ; voyons quelles sont les améliorations morales et physiques que la classe pauvre a éprouvées dans les Etats ecclésiastiques qui devraient servir de modèle à tous les autres gouvernements ; examinons enfin en quoi consiste l’enseignement donné par le clergé catholique aux fidèles de sa communion.
Je fais sommation au pape, qui se dit chrétien, qui prétend être infaillible, qui prend le titre de vicaire de Jésus-Christ, de répondre clairement et sans employer aucune locution mystique, aux quatre accusations d’hérésie que je vais porter contre l’église catholique.
J’accuse le pape et son église d’hérésie sous ce premier chef :
L’enseignement que le clergé catholique donne aux laïques de sa communion est vicieux, il ne dirige point leur conduite dans la voie du Christianisme.
La religion chrétienne propose pour but terrestre aux fidèles l’amélioration la plus rapide possible de l’existence morale et physique du pauvre. Jésus-Christ a promis la vie éternelle à ceux qui travailleraient avec le plus de zèle à l’accroissement du bien-être de la classe la plus nombreuse.
Le clergé catholique, de même que tous les autres clergés, a donc pour mission d’exciter l’ardeur de tous les membres de la société vers les travaux d’une utilité générale.
Ainsi tous les clergés doivent user de tous leurs moyens intellectuels et de tous leurs talents pour prouver, dans leurs sermons et dans leurs entretiens familiers, aux laïques de leur croyance, que l’amélioration de l’existence de la dernière classe entraîne nécessairement l’accroissement du bien-être réel et positif des classes supérieures ; car Dieu regarde tous les hommes, même les riches, comme ses enfants.
Ainsi les clergés doivent, dans l’enseignement qu’ils donnent aux enfants, dans les prédications qu’ils font aux fidèles, dans les prières qu’ils adressent au ciel, de même que dans toutes les parties de leurs cultes et de leurs dogmes, fixer l’attention de leurs auditeurs sur ce fait important, que l’immense majorité de la population pourrait jouir d’une existence morale et physique beaucoup plus satisfaisante que celle dont elle a joui jusqu’à ce jour ; et que les riches, en accroissant le bonheur des pauvres, amélioreraient leur propre existence.
Voilà la conduite que le véritable Christianisme dicte au clergé ; il nous sera maintenant facile de mettre en évidence les vices de l’instruction donnée par le clergé catholique à ceux qui suivent sa croyance.
Qu’on parcoure la totalité des ouvrages écrits sur le dogme catholique avec approbation du pape et de son sacré collège, qu’on examine la totalité des prières consacrées par les chefs de l’église, pour être récitées par les fidèles, tant laïques qu’ecclésiastiques, et nulle part on ne trouvera le but de la religion chrétienne clairement désigné : les idées de morale se trouvent en petit nombre dans ces écrits, et elles ne forment point corps de doctrine ; elles sont clairsemées dans cette immense quantité de volumes qui se composent essentiellement des répétitions fastidieuses de quelques conceptions mystiques ; conceptions qui ne peuvent nullement servir de guide, et qui sont au contraire de nature à faire perdre de vue les principes de la sublime morale du Christ.
Il serait injuste de porter l’accusation d’incohérence contre l’immense collection des prières catholiques consacrées par le pape ; on reconnaît que les choix de ces prières a été dirigé par une conception systématique ; on reconnaît que le sacré collège a dirigé tous les fidèles vers un même but ; mais il est évident que ce but n’est point le but chrétien, c’est un but hérétique, c’est celui de persuader aux laïques qu’ils ne sont point en état de se conduire par leurs propres lumières, et qu’ils doivent se laisser diriger par le clergé, sans que le clergé soit obligé de posséder une capacité supérieure à celle qu’ils possèdent.
Toutes les parties du culte, ainsi que tous les principes du dogme catholique, ont évidemment pour objet de faire passer les laïques sous la dépendance la plus absolue du clergé.
La première accusation d’hérésie que je porte contre le pape et son église, sur la mauvaise instruction qu’ils donnent aux catholiques, est donc fondée.
J’accuse le pape et les cardinaux d’être hérétiques sous ce second chef :
Je les accuse de ne point posséder les connaissances qui les rendraient capables de diriger les fidèles dans la voie de leur salut.
Je les accuse de donner une mauvaise éducation aux séminaristes, et de ne point exiger de ceux auxquels ils accordent la prêtrise l’instruction qui leur serait nécessaire pour devenir de dignes pasteurs, des pasteurs capables de bien diriger les troupeaux qui doivent leur être confiés.
La théologie est la seule science qu’on enseigne dans les séminaires ; la théologie est la seule science que le pape et les cardinaux se croient obligés de cultiver ; la théologie est la science que les chefs du clergé exigent de ceux qui, comme curés, évêques, archevêques, etc., sont destinés à diriger la conduite des fidèles.
Or, je demande ce que c’est que la théologie ? Et je trouve que c’est la science de l’argumentation sur les questions relatives au dogme et au culte.
Cette science est incontestablement la plus importante de toutes pour les clergés hérétiques, attendu qu’elle leur fournit le moyen de fixer l’attention des fidèles sur des minuties, et de faire perdre de vue aux chrétiens le grand but terrestre qu’ils doivent se proposer pour obtenir la vie éternelle, c’est-à-dire l’amélioration la plus rapide possible de l’existence morale et physique de la classe la plus pauvre.
Mais la théologie ne saurait avoir une grande importance pour un clergé vraiment chrétien, qui doit ne considérer le culte et le dogme que comme des accessoires religieux, ne présenter que la morale comme véritable doctrine religieuse, et n’employer le dogme et le culte que comme des moyens souvent utiles pour fixer sur elle l’attention des chrétiens.
Le clergé romain a été orthodoxe jusqu’à l’avènement de Léon X au trône papal, parce que jusqu’à cette époque il a été supérieur aux laïques dans toutes les sciences dont les progrès ont contribué à l’accroissement du bien-être de la classe la plus pauvre ; depuis, il est devenu hérétique, parce qu’il n’a plus cultivé que la théologie, et qu’il s’est laissé surpasser par les laïques dans les beaux-arts, dans les sciences exactes, et sous le rapport de la capacité industrielle.
L’accusation d’hérésie que je porte contre le pape et contre les cardinaux, à raison du mauvais usage qu’ils font de leur intelligence et de la mauvaise éducation qu’ils donnent aux séminaristes, est donc fondée.
J’accuse le pape de se conduire en hérétique sous ce troisième chef :
Je l’accuse de tenir une conduite gouvernementale, plus contraire aux intérêts moraux et physiques de la classe indigente de ses sujets temporels que celle d’aucun prince laïque envers ses sujets pauvres.
Qu’on parcoure toute l’Europe, et on reconnaîtra que la population des Etats ecclésiastiques est celle où l’administration des intérêts publics est la plus vicieuse et la plus anti-chrétienne.
Des terrains considérables, qui font partie du domaine de saint Pierre, et qui rapportaient autrefois des récoltes abondantes, se sont convertis en marais pestilentiels par la négligence du gouvernement papal.
Une grande partie du territoire, qui n’a pas été envahie par les eaux, reste sans culture, ce qui ne doit point être attribué à l’ingratitude du sol, mais bien au peu d’avantage que procure la profession de cultivateur dans les Etats ecclésiastiques : cette profession n’offrant ni considération ni profits suffisants est peu recherchée ; les hommes qui se sentent de la capacité, ou qui possèdent des capitaux, ne s’y livrent point. Le pape s’est réservé le monopole non seulement de tous les produits importants de la culture, mais encore de tous les objets de première nécessité, et il concède l’exercice de ce monopole à ceux des cardinaux qui parviennent à devenir ses favoris. [2]
Enfin il n’existe dans les Etats ecclésiastiques aucune activité de fabrication, quoique le bon marché de la main d’œuvre pût y rendre l’établissement de manufactures très avantageux. Cela tient uniquement aux vices de l’administration.
Toutes les branches d’industrie se trouvent paralysées. Les pauvres manquent de travail, et mourraient de faim si les établissements ecclésiastiques, c’est-à-dire le gouvernement, ne les nourrissaient pas. Les pauvres, étant nourris par charité, sont mal nourris ; ainsi leur existence est malheureuse sous le rapport physique.
Ils sont encore plus malheureux sous le rapport moral, puisqu’ils vivent dans l’oisiveté, qui est la mère de tous les vices et de tous les brigandages dont ce malheureux pays est infesté.
La troisième accusation d’hérésie que je porte contre le pape, à raison de la manière vicieuse et anti-chrétienne dont il gouverne ses sujets temporels, est donc fondée.
J’accuse le pape et tous les cardinaux actuels, j’accuse tous les papes et tous les cardinaux qui ont existé depuis le quinzième siècle, d’être et d’avoir été hérétiques sous ce quatrième chef :
Je les accuse d’abord d’avoir consenti à la formation de deux institutions diamétralement opposées à l’esprit du Christianisme, celle de l’inquisition et celle des jésuites ; je les accuse ensuite d’avoir, depuis cette époque, accordé, presque sans interruption, leur protection à ces deux institutions.
L’esprit du Christianisme est la douceur, la bonté, la charité, et, par-dessus tout, la loyauté ; ses armes sont la persuasion et la démonstration.
L’esprit de l’inquisition est le despotisme et l’avidité, ses armes sont la violence et la cruauté ; l’esprit de la corporation des jésuites est l’égoïsme, et c’est au moyen de la ruse qu’ils s’efforcent d’atteindre leur but, celui d’exercer une domination générale sur les ecclésiastiques aussi bien que sur les laïques.
La conception de l’inquisition a été radicalement vicieuse et anti-chrétienne ; quand même les inquisiteurs n’eussent fait périr dans leurs autodafé que des personnes coupables de s’être opposées à l’amélioration de l’existence morale et physique de la classe la plus pauvre, dans ce cas-là même (qui aurait conduit tout le sacré collège sur les bûchers), ils auraient agi en hérétiques, car Jésus n’a point admis d’exception quand il a défendu à son Eglise d’user de violence. Mais l’hérésie des inquisiteurs n’aurait été que vénielle en comparaison de celle qu’ils ont professée dans leurs atroces fonctions.
Les condamnations prononcées par l’inquisition n’ont jamais pour motif que de prétendus délits contre le dogme ou contre le culte, qui n’eussent dû être considérés que comme des fautes légères, et non comme des crimes dignes de la peine capitale.
Ces condamnations ont eu toujours pour objet de rendre le clergé catholique tout-puissant, en sacrifiant la classe des pauvres aux laïques riches et investis du pouvoir, à condition que ces derniers consentiraient eux-mêmes à se laisser dominer sous tous les rapports par les ecclésiastiques.
Quant à la compagnie de Jésus, le célèbre Pascal en a si bien analysé l’esprit, la conduite et les intentions, que je dois me borner à renvoyer les fidèles à la lecture des Lettres provinciales. J’ajouterai seulement que la nouvelle compagnie de Jésus est infiniment plus méprisable que l’ancienne, puisqu’elle tend à rétablir la prépondérance du culte et du dogme sur la morale, prépondérance qui avait été anéantie par la révolution, tandis que les premiers jésuites s’efforçaient seulement de prolonger l’existence des abus qui s’étaient introduits dans l’Eglise à cet égard.
Les anciens jésuites ont défendu un ordre de choses qui existait, les nouveaux entrent en insurrection contre le nouvel ordre de choses, plus moral que l’ancien, qui tend à s’établir.
Les missionnaires actuels sont de véritables antéchrists, puisqu’ils prêchent une morale absolument opposée à celle de l’Evangile. Les apôtres ont été les avocats des pauvres, les missionnaires sont les avocats des riches et des puissants contre les pauvres qui ne trouvent plus de défenseurs que parmi les moralistes laïques.
DE LA RELIGION PROTESTANTE
L’esprit européen avait pris un grand essor dans le quinzième siècle ; de grandes découvertes, de rapides progrès, s’étaient effectués dans toutes les directions d’une utilité positive, et ces découvertes ainsi que ces progrès étaient presque entièrement dus aux travaux des laïques.
La découverte de l’Amérique était due au génie persévérant de Christophe Colomb ; des laïques portugais avaient ouvert une nouvelle route vers l’Inde en doublant le cap de Bonne-Espérance ; l’imprimerie avait été découverte et perfectionnée par des laïques ; le Dante, l’Arioste et le Tasse étaient laïques ; Raphaël, Michel-Ange et Léonard de Vinci étaient également laïques ; et les trois grandes lois, au moyen desquelles Newton a calculé depuis tous les phénomènes célestes, avaient été inventées par Kepler, qui était laïque.
Les Médicis, qui avaient agrandi et activé le commerce européen, qui avaient perfectionné l’agriculture et la fabrication, étaient laïques ; et ils avaient acquis une importance sociale telle que leur famille s’était élevée au rang des maisons souveraines, et qu’elle jouait un rôle pour ainsi dire prépondérant dans le pouvoir temporel.
Les laïques avaient donc acquis une supériorité positive sur les ecclésiastiques, en même temps que les sciences réputées profanes avaient dépassé les limites dans lesquelles se trouvaient renfermées les conséquences tirées par l’Eglise des principes de morale divine fondée par Jésus. Le pape et les cardinaux ne possédaient plus la capacité suffisante pour diriger le clergé chrétien, et le clergé chrétien ne se trouvait plus en état de conduire la masse des fidèles.
Sous un autre rapport, la cour de Rome perdit à cette époque une grande partie de l’appui qu’elle avait trouvé jusqu’alors dans la classe des plébéiens contre celle des patriciens, et dans la classe des roturiers contre les nobles et contre la puissance féodale.
Le divin fondateur du Christianisme avait recommandé à ses apôtres de travailler sans relâche à élever les dernières classes de la société et à diminuer l’importance de celles qui se trouvaient investies du droit de commander et de faire la loi.
Jusqu’au quinzième siècle, l’Eglise avait suivi assez exactement cette direction chrétienne ; presque tous les cardinaux et tous les papes avaient été pris dans la classe des plébéiens, et souvent on les avait vus sortir des familles adonnées aux professions les plus subalternes.
Par cette politique, le clergé avait tendu avec persévérance à diminuer l’importance et la considération de l’aristocratie de naissance, et à lui superposer l’aristocratie des talents.
A la fin du quatorzième siècle, le sacré collège change entièrement d’allure ; il renonce à la direction chrétienne pour adopter une politique toute mondaine : le pouvoir spirituel cesse de lutter avec le pouvoir temporel ; il ne s’identifie plus avec les dernières classes de la société, il ne travaille plus à leur donner de l’importance, il ne s’efforce plus de superposer l’aristocratie des talents à celle de la naissance ; il se fait un plan de conduite dont l’objet est de conserver l’importance et les richesses acquises par les travaux de l’Eglise militante, et d’en jouir sans se donner de peine et sans remplir aucune fonction vraiment utile à la société.
Pour atteindre ce but, le sacré collège se place sous la protection du pouvoir temporel, avec lequel il avait lutté jusqu’alors ; il fait avec le roi ce pacte impie : Nous emploierons toute l’influence que nous pourrons exercer sur les fidèles pour établir en votre faveur un pouvoir arbitraire ; nous vous déclarerons rois par la grâce de Dieu : nous enseignerons le dogme de l’obéissance passive ; nous établirons l’inquisition, au moyen de laquelle vous aurez à votre disposition un tribunal qui ne sera soumis à aucune formalité ; nous instituerons un nouvel ordre religieux auquel nous donnerons le titre de Société de Jésus. Cette société établira un dogme diamétralement opposé à celui du Christianisme ; elle se chargera de faire prévaloir aux yeux de Dieu les intérêts des riches et des puissants sur les intérêts des pauvres.
Nous vous demandons, en échange des services que nous vous rendrons, en échange de la dépendance dans laquelle nous consentons à nous mettre à l’égard de votre pouvoir temporel (dont l’origine est impie, puisque ses droits ont été primitivement fondés sur la loi du plus fort), et comme récompense de notre trahison envers la classe la plus pauvre, dont notre divin fondateur nous avait chargés de défendre les intérêts et de faire valoir les droits, nous vous demandons de nous conserver les propriétés qui ont été le fruit des travaux apostoliques de l’Eglise militante, nous vous demandons d’être maintenus dans la jouissance des privilèges honorifiques et pécuniaires qui lui ont été accordés par vos prédécesseurs.
Ce pacte sacrilège, qui a été conçu par le sacré collège à la fin du quinzième siècle, se trouvait déjà exécuté, quant à ses clauses principales, au commencement du seizième.
Ce fut à cette époque que Léon X monta sur le trône papal, événement très remarquable dans les fastes de la religion, et qui jusqu’à ce jour n’a point suffisamment fixé l’attention des philosophes chrétiens.
Les premiers chefs de l’Eglise avaient été nommés par tous les fidèles, et l’unique motif qui détermina leur nomination fut qu’ils étaient regardés comme les plus zélés pour le bien des pauvres, et les plus capables de découvrir les moyens d’améliorer l’existence morale et physique de la classe la plus nombreuse.
Quand les chefs du clergé eurent obtenu la souveraineté de Rome, et qu’ils en eurent fait la capitale du monde chrétien, quand ils eurent centralisé la puissance sacerdotale dans les mains d’un pape, le motif qui détermina les élections des pontifes fut principalement que le candidat auquel le sacré collège accordait la préférence était celui qui possédait au plus haut degré la capacité nécessaire pour écraser l’aristocratie de la naissance sous le poids de l’aristocratie des talents.
Mais les motifs qui déterminèrent l’élection de Léon X furent différents, et même opposés à ceux qui avaient guidé les électeurs précédents, dont les intentions avaient été plus ou moins chrétiennes : les cardinaux, dans cette occasion, agirent conformément au plan de conduite qu’ils avaient adopté, et que j’ai exposé ci-dessus ; ils se proposèrent uniquement pour but de conserver au clergé ses richesses et d’accroître ses jouissances mondaines.
Léon X était de la pâte dont les rois sont faits, et par conséquent, il n’était point propre à faire un pape : en effet, toute sa conduite démontra qu’il prisait beaucoup plus ses droits de naissance que ceux qu’il tenait de la papauté ; il organisa le service d’honneur auprès de sa personne sur le pied d’une cour ayant un chef laïque. Sa sœur eut à Rome une maison et un entourage de princesse, non pas à raison de sa proche parenté avec le pape, mais en sa qualité de fille du prince laïque le plus important de l’Italie.
Léon X protégea les poètes, les peintres, les architectes, les sculpteurs et les savants ; il protégea tous les Grecs érudits qui se réfugièrent à cette époque en Italie ; mais ce fut en Prince temporel qu’il les protégea, et uniquement pour se procurer des jouissances, et pour donner un lustre mondain à son règne. Un véritable pape aurait profité de l’essor que l’esprit européen prenait à cette époque dans toutes les directions importantes, pour combiner les efforts des savants, des artistes et des chefs des grandes entreprises industrielles, avec les intérêts du clergé et avec ceux des pauvres, contre les prétentions héréditaires du pouvoir temporel, dont l’origine est impie, ainsi que je l’ai dit plus haut, puisque ses droits primitifs ont été fondés sur le droit de conquête, c’est-à-dire sur la loi du plus fort.
Les premières indulgences avaient été accordées en récompense de travaux utiles à la société, tels que les constructions de ponts, de grands chemins, etc. ; les indulgences accordées postérieurement avaient été octroyées aux fidèles à une époque où le pouvoir papal, ayant acquis de grandes richesses et une autorité temporelle, avait déjà commencé à se démoraliser : les papes avaient détourné de leur destination primitive les sommes provenant de la vente des indulgences, et ils les avaient employées à satisfaire leurs propre fantaisies ou à seconder l’ambition sacerdotale ; mais ils avaient toujours eu soin de donner à leurs actions un but apparent de bien public. Léon X changea entièrement de conduite ; il leva le masque, et il déclara publiquement que le produit des indulgences plénières, qu’il chargeait les dominicains de vendre pour le compte du Saint-Siège, serait employé aux frais de la toilette de sa sœur.
Léon X entreprit d’exploiter la papauté comme si elle avait été une puissance essentiellement temporelle ; il voulait imposer tous les fidèles de la même manière qu’il aurait pu le faire s’il eût exercé à leur égard les droits d’un prince laïque.
Dans ses rapports diplomatiques avec Charles-Quint, Léon X traita beaucoup plus en prince de la maison de Médicis, qu’en pape. Il en résulta que la papauté n’inspira plus d’inquiétude à l’Empereur, et que Charles-Quint ne se sentant plus contenu par la force ecclésiastique, qui pouvait seule opposer une barrière à l’ambition des princes laïques, conçut le projet d’établir à son profit une monarchie universelle, projet qui a été renouvelé par Louis XIV et par Bonaparte, tandis qu’aucun de princes européens laïques, depuis Charlemagne jusqu’au seizième siècle, n’en avait tenté l’exécution.
Telle était la situation dans laquelle se trouvait la seule religion qui existât alors en Europe, lorsque Luther commença son insurrection contre la cour de Rome.
Les travaux de ce réformateur se divisèrent naturellement en deux parties : l’une critique, à l’égard de la religion papale ; l’autre ayant pour objet l’établissement d’une religion distincte de celle que dirigeait la cour de Rome.
La première partie des travaux de Luther a pu être et a été complète. Par sa critique de la cour de Rome, Luther a rendu un service capital à la civilisation ; sans lui, le papisme eût complètement asservi l’esprit humain aux idées superstitieuses, en faisant totalement perdre de vue la morale. C’est à Luther qu’on doit la dissolution d’un pouvoir spirituel qui n’était plus en rapport avec l’état de la société. Mais Luther ne pouvait combattre les doctrines ultramontaines sans essayer de réorganiser lui-même la religion chrétienne. C’est dans cette seconde partie de sa réforme, c’est dans la partie organique de ses travaux que Luther a laissé beaucoup à faire à ses successeurs : la religion protestante, telle que Luther l’a conçue, n’est encore qu’une hérésie chrétienne. Certainement Luther avait raison de dire que la cour de Rome avait quitté la direction donnée par Jésus à ses apôtres ; certainement il avait raison de proclamer que le culte et le dogme établis par les papes n’étaient point propres à fixer l’attention des fidèles sur la morale chrétienne, et qu’au contraire ils étaient de nature à ne les faire considérer que comme un accessoire de la religion ; mais de ces deux vérités incontestables Luther n’avait pas le droit de conclure que la morale devait être enseignée aux fidèles de son temps de la même manière qu’elle l’avait été par les Pères de l’Eglise à leurs contemporains ; il n’avait pas non plus le droit d’en tirer la conséquence que le culte devait être dépouillé de tous les charmes dont les beaux-arts peuvent l’enrichir.
La partie dogmatique de la réforme de Luther a été manquée ; cette réforme a été incomplète, elle a besoin de subir elle-même une réformation.
J’accuse les luthériens d’être hérétiques sous ce premier chef :
Je les accuse d’avoir adopté une morale qui est très inférieure à celle qui peut convenir aux chrétiens dans l’état actuel de leur civilisation.
L’opinion publique des Européens étant favorable au protestantisme, tandis qu’elle est contraire au catholicisme, je dois établir la démonstration de l’hérésie protestante avec une grande sévérité, ce qui m’oblige à traiter cette question d’une manière très générale.
Jésus avait donné à ses apôtres et à leurs successeurs la mission d’organiser l’espèce humaine de la manière la plus favorable à l’amélioration du sort des pauvres ; il avait recommandé en même temps à son Eglise de n’employer que les voies de la douceur, que la persuasion et la démonstration pour atteindre ce grand but.
Beaucoup de temps et beaucoup de travaux différents étaient nécessaires pour que cette tâche fût remplie ; ainsi on ne doit pas être surpris de voir qu’elle ne soit pas encore accomplie.
Quelle est la partie de cette tâche qui était échue à Luther ? Comment Luther s’en est-il acquitté ? Voilà les deux points que je dois éclaircir.
Pour y parvenir, je vais examiner successivement quatre grands faits :
1° Quel était l’état de l’organisation sociale lorsque Jésus donna à ses apôtres la mission de réorganiser l’espèce humaine ?
2° Quel était l’état de l’organisation sociale à l’époque où Luther opéra sa réforme ?
3° Quelle était la réforme complète dont la religion papale avait besoin pour rentrer dans la direction donnée par Jésus à ses apôtres, lorsque Luther effectua son insurrection contre la cour de Rome ?
4° En quoi consiste la réforme de Luther ?
Ce sera de l’analyse de ces quatre grandes questions que se déduira naturellement la conclusion que les luthériens sont des hérétiques.
1° A l’époque où Jésus confia à ses apôtres la sublime mission d’organiser l’espèce humaine dans l’intérêt de la classe la plus pauvre, la civilisation était encore dans son enfance.
La société était partagée en deux grandes classes ; celle des maître et celle des esclaves. La classe des maîtres était divisée en deux castes, celle des patriciens qui faisaient la loi et qui occupaient tous les emplois importants, et celle des plébéiens qui devaient obéir à la loi, quoiqu’ils ne l’eussent pas faite, et qui ne remplissaient en général que des emplois subalternes ; les plus grands philosophes ne concevaient pas que l’organisation sociale pût avoir d’autres bases.
Il n’existait point encore de système de morale, puisque personne n’avait encore trouvé les moyens de rapporter tous les principes de cette science à un seul principe.
Il n’existait pas encore de système religieux, puisque toutes les croyances publiques admettaient une multitude de dieux, qui inspiraient aux hommes des sentiments différents, et même opposés les uns aux autres.
La cœur humain ne s’était point encore élevé à des sentiments philanthropiques. Le sentiment patriotique était le plus général qui fût éprouvé par les âmes les plus généreuses, et le sentiment patriotique était extrêmement circonscrit, vu le peu d’étendue des territoires, et le peu d’importance des populations chez les nations de l’antiquité.
Une seule nation, la nation romaine, dominait toutes les autres, et les gouvernait arbitrairement.
Les dimensions de la planète n’étaient point connues, de manière qu’il ne pouvait être conçu aucun plan général d’amélioration pour la propriété territoriale de l’espèce humaine.
En un mot, le Christianisme, sa morale, son culte et son dogme, ses partisans et ses ministres, ont commencé par se trouver complètement en dehors de l’organisation sociale, ainsi que des usages et des mœurs de la société.
2° A l’époque où Luther opéra sa réforme, la civilisation avait fait de grands progrès ; depuis l’établissement du Christianisme, la société avait entièrement changé de face ; l’organisation sociale se trouvait fondée sur de nouvelles bases.
L’esclavage était presque entièrement aboli, les praticiens ne possédaient plus exclusivement le droit de faire les lois ; ils n’exerçaient plus tous les emplois importants ; le pouvoir temporel, impie dans son essence, ne dominait plus le pouvoir spirituel, et le pouvoir spirituel n’était plus dirigé par les patriciens. La cour de Rome était devenue la première cour de l’Europe ; depuis l’établissement de la papauté, tous les papes et presque tous les cardinaux étaient sortis de la classe des plébéiens ; l’aristocratie des talents primait l’aristocratie des richesses, ainsi que l’aristocratie fondée sur les droits de la naissance.
La société possédait un système religieux et un système de morale combinés ensemble, puisque l’amour de Dieu et du prochain donnait le caractère unitaire aux sentiments les plus généraux des fidèles.
C’était le Christianisme qui était devenu la base de l’organisation sociale ; il avait remplacé la loi du plus fort ; le droit de conquête n’était plus considéré comme le plus légitime de tous les droits.
L’Amérique avait été découverte ; et l’espèce humaine, connaissant toute l’étendue de ses possessions territoriales, se trouvait en mesure de faire un plan général des travaux à exécuter pour tirer le plus grand parti possible de la planète.
Les capacité pacifiques s’étaient développées, elles avaient acquis en même temps de la précision ; les beaux-arts venaient de renaître ; les sciences d’observation, ainsi que l’industrie, venaient de prendre leur essor.
Le sentiment philanthropique, qui est la véritable base du Christianisme, avait remplacé le patriotisme dans tous les cœurs généreux ; si tous les hommes n’agissaient pas à l’égard de leurs semblables comme des frères, du moins ils admettaient tous qu’ils devaient se regarder comme les enfants d’un même père.
3°. Si la réforme de Luther avait pu être complète, Luther aurait produit, aurait proclamé la doctrine suivante ; il aurait dit au pape et aux cardinaux :
« Vos devanciers ont suffisamment perfectionné la théorie du Christianisme ; ils ont suffisamment propagé cette théorie ; les Européens en sont suffisamment imbus : c’est maintenant de l’application générale de cette doctrine qu’il faut vous occuper. Le véritable Christianisme doit rendre les hommes heureux, non-seulement dans le ciel, mais sur la terre.
Ce n’est plus sur des idées abstraites que vous devez fixer l’attention des fidèles ; c’est en employant convenablement les idées sensuelles, c’est en les combinant de manière à procurer à l’espèce humaine le plus haut degré de félicité qu’elle puisse atteindre pendant sa vie terrestre, que vous parviendrez à constituer le Christianisme, religion générale, universelle et unique.
Il ne faut plus vous borner à prêcher aux fidèles de toutes les classes que les pauvres sont les enfants chéris de Dieu ; il faut que vous usiez franchement et énergiquement de tous les pouvoirs et de tous les moyens acquis par l’église militante, pour améliorer promptement l’existence morale et physique de la classe la plus nombreuse. Les travaux préliminaires et préparatoires du Christianisme sont terminés ; vous avez à remplir une tâche bien plus satisfaisante que celle qu’ont accomplie vos prédécesseurs. Cette tâche consiste à établir le Christianisme général et définitif ; elle consiste à organiser toute l’espèce humaine d’après le principe fondamental de la morale divine.
Pour remplir cette tâche, vous devez donner ce principe pour base et pour but à toutes les institutions sociales.
Les apôtres ont dû reconnaître le pouvoir de César ; ils ont dû dire « Rendez à César ce qui appartient à César », parce que, ne pouvant point disposer d’une force suffisante pour lutter avec lui, ils ont dû éviter de s’en faire un ennemi.
Mais aujourd’hui la position respective du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel étant totalement changée, grâce aux travaux de l’église militante, vous devez déclarer aux successeurs de César que le Christianisme ne leur reconnaît plus le droit de commander aux hommes, droit fondé sur la conquête, c’est-à-dire sur la loi du plus fort.
Vous devez déclarer à tous les Rois que le seul moyen de rendre la royauté légitime consiste à la considérer comme une institution dont l’objet est d’empêcher les riches et les puissants d’opprimer les pauvres ; vous devez leur déclarer qu’ils ont pour devoir unique d’améliorer l’existence morale et physique de la classe la plus nombreuse, et que toute dépense ordonnée par eux dans l’administration de la fortune publique, si elle n’est pas strictement nécessaire, est de leur part un crime qui les constitue les ennemis de Dieu.
Vous possédez toutes les forces nécessaires pour contraindre le pouvoir temporel à admettre cette application du Christianisme, car votre suprématie est reconnue par toutes les puissances, et vous pouvez disposer du clergé répandu sur toute la surface de l’Europe. Or, le clergé exercera toujours une influence prépondérante sur les institutions temporelles de tous les peuples, quand il travaillera d’une manière positive à améliorer l’existence de la classe pauvre, qui est partout la plus nombreuse.
Je passe à l’examen d’une autre question, et je vous blâme, très saint Père, sous ce second rapport :
Toutes les fois que deux nations chrétiennes sont en guerre, elles ont tort toutes les deux, puisque le divin fondateur du Christianisme a prescrit à tous les hommes de se conduire à l’égard les uns des autres comme des frères, et qu’il leur a défendu d’employer d’autres moyens pour terminer leurs différends que ceux de la persuasion et de la démonstration.
Vous devriez employer tout votre pouvoir papal, toute l’influence des clergés nationaux, à empêcher les guerres ; et loin de vous conduire de cette manière, vous permettez que les clergés des nations belligérantes invoquent chacun de leur côté le Dieu des armées, qui ne peut être qu’une divinité du paganisme ; vous permettez qu’à la suite des combats on chante des Te Deum des deux côtés : votre conduite à cet égard, comme celle du clergé, est tout à fait impie.
C’est l’union qui fait la force ; une société dont les membres entrent en opposition les uns contre les autres, tend à sa dissolution ; hâtez-vous de rappeler le clergé à l’unité d’action.
Il est une autre unité bien plus importante à établir ; je veux parler de l’unité de but pour les travaux des chrétiens, pour ceux de toute l’espèce humaine. C’est un but bien clair, bien général, bien positif, bien physique, que vous devez présenter aux hommes pour rendre le Christianisme prépondérant sur le Mahométisme, sur la religion de Foë, sur celle de Brahma, sur toutes les religions enfin, ainsi que sur toutes les institutions temporelles.
Le but général que vous devez présenter aux hommes dans leurs travaux, c’est l’amélioration de l’existence morale et physique de la classe la plus nombreuse, et vous devez produire une combinaison d’organisation sociale propre à favoriser davantage cet ordre de travaux et à assurer sa prépondérance sur tous les autres, de quelque importance qu’ils puissent paraître.
Pour améliorer le plus rapidement possible l’existence de la classe la plus pauvre, la circonstance la plus favorable serait celle où il se trouverait une grande quantité de travaux à exécuter et où ces travaux exigeraient le plus grand développement de l’intelligence humaine. Vous pouvez créer cette circonstance ; maintenant que la dimension de notre planète est connue, faites faire par les savants, par les artistes et par les industriels un plan général de travaux à exécuter pour rendre la possession territoriale de l’espèce humaine la plus productive possible et la plus agréable à habiter sous tous les rapports.
La masse immense des travaux que vous déterminerez sur-le-champ, contribuera plus efficacement à l’amélioration du sort de la classe la plus pauvre que ne pourraient le faire les aumônes les plus abondantes ; et par ce moyen, les riches, loin de s’appauvrir par des sacrifices pécuniaires, s’enrichiront en même temps que les pauvres.
Jusqu’à présent le clergé n’a donné aux fidèles, pour l’emploi de leur vie, qu’un but métaphysique : le paradis céleste ; il en est résulté que les ecclésiastiques se sont trouvés investis de pouvoirs tout à fait arbitraires, et dont ils ont abusé de la manière la plus extravagante et la plus absurde : ainsi les uns ont persuadé à leurs clients que pour obtenir le paradis ils devaient se déchirer le corps à coups de discipline ; les autres, que c’était en portant un cilice qu’ils devaient se martyriser ; d’autres, qu’il fallait se priver de nourriture ; d’autres, que c’était du poisson qu’il fallait manger, et qu’on devait s’abstenir de viandes ; et d’autres, qu’il fallait lire tous les jours une effroyable quantité de prières, presque toutes insignifiantes, et écrites dans une langue ignorée de la très grande majorité des fidèles ; d’autres, qu’il fallait passer une grande partie de la journée à genoux dans les églises, toutes choses qui ne pouvaient nullement contribuer à l’amélioration du sort de la classe pauvre.
Cette conduite du clergé a pu et a dû avoir lieu à l’époque de l’enfance de la religion ; mais aujourd’hui que nos idées à cet égard se sont éclaircies et précisées, la prolongation de pareilles mystifications serait déshonorante pour la cour de Rome. Certainement tous les chrétiens aspirent à la vie éternelle, mais le seul moyen de l’obtenir consiste à travailler dans cette vie à l’accroissement du bien-être de l’espèce humaine.
Très saint Père, l’espèce humaine éprouve dans ce moment une grande crise intellectuelle ; trois nouvelles capacités se montrent : les beaux-arts reparaissent, les sciences viennent se superposer à toutes les autres branches de nos connaissances, et les grandes combinaisons industrielles tendent plus directement à l’amélioration du sort de la classe pauvre qu’aucune des mesures prises jusqu’à ce jour par le pouvoir temporel ainsi que par le pouvoir spirituel.
Ces trois capacités sont de l’ordre pacifique ; il est par conséquent de votre intérêt, de l’intérêt du clergé, de se combiner avec elles. Au moyen de cette combinaison, vous pouvez en peu de temps, et sans éprouver de grands obstacles, organiser l’espèce humaine de la manière la plus favorable à l’amélioration de l’existence morale et physique de la classe la plus nombreuse. Par ce moyen, le pouvoir de César, qui est impie dans son origine et dans ses prétentions, se trouvera complètement anéanti.
Si, au contraire, vous classez comme impies, ou au moins peu agréables à Dieu, les beaux arts, les sciences et les grandes combinaisons industrielles ; si vous cherchez à prolonger votre domination sur l’espèce par des moyens qui ont servi à vos prédécesseurs pour l’acquérir dans le moyen âge ; si vous continuez à présenter les idées mystiques comme les plus importantes de toutes pour le bonheur de l’espèce humaine, les artistes, les savants et les chefs d’industrie se ligueront avec César contre vous ; ils ouvriront les yeux du vulgaire sur l’absurdité de vos doctrines, sur les monstrueux abus de votre pouvoir, et vous n’aurez alors d’autres ressources, pour conserver une existence sociale, que de vous constituer instruments du pouvoir temporel ; César vous emploiera à vous opposer aux progrès de la civilisation, en continuant à fixer l’attention du peuple sur des idées mystiques et superstitieuses, et en les détournant le plus qu’il vous sera possible de toute instruction dans les beaux-arts, dans les sciences d’observation et dans les combinaisons industrielles. Faire respecter le pouvoir temporel, avec lequel vous avez été en lutte jusqu’à présent, deviendra votre grande affaire ; prêcher l’obéissance passive à l’égard des rois, établir qu’ils ne doivent compte de leurs actions qu’à Dieu seul, et que, dans aucun cas, leurs sujets ne peuvent sans crime leur refuser obéissance, voilà les travaux au moyen desquels vous conserverez vos honneurs et vos richesses.
Il me reste, très saint Père, à vous parler d’un objet très important.
L’unité papale, qui n’a pas été autre chose que l’unité de commandement, a été suffisante pour lier entre elles jusqu’à ce jour les différentes classes du clergé, parce que le clergé lui-même, et à plus forte raison les laïques, étaient encore dans l’ignorance ; aujourd’hui, cette unité ne peut former un lien suffisant, il faut que vous établissiez clairement l’unité du but matériel dans tous les travaux du clergé ; il faut que la papauté rende publiquement compte de chacun de ces actes ; il faut qu’elle établisse clairement en quoi ces actes peuvent contribuer à l’amélioration de l’existence morale et physique de la classe la plus nombreuse.
Les papes doivent cesser de faire entrer en ligne de compte les motifs qu’ils gardent in petto.
4°. Luther était un homme très énergique et très capable sous le rapport de la critique ; mais c’est sous ce rapport seulement qu’il a montré une très grande capacité ; ainsi il a prouvé d’une manière très nerveuse et très complète que la cour de Rome avait quitté la direction du Christianisme ; que, d’une part, elle cherchait à se constituer pouvoir arbitraire ; que, d’une autre, elle travaillait à se combiner avec les puissants contre les pauvres, et que les fidèles devaient l’obliger à se réformer.
Mais la partie de ses travaux relative à la réorganisation du Christianisme a été bien inférieure à ce qu’elle aurait dû être : au lieu de prendre les mesures nécessaires pour accroître l’importance sociale de la religion chrétienne, il a fait rétrograder cette religion jusqu’à son point de départ ; il l’a replacée en dehors de l’organisation sociale ; il a par conséquent reconnu que le pouvoir de César était celui dont tous les autres émanaient ; il n’a réservé à son clergé que le droit d’humble supplique à l’égard du pouvoir temporel ; et, par ces dispositions, il a voué les capacités pacifiques à rester éternellement dans la dépendance des hommes à passions violentes et à capacité militaire.
Il a resserré de cette manière la morale chrétienne dans le étroites limites que l’état de la civilisation avait imposées aux premiers chrétiens.
L’accusation d’hérésie que je porte contre les protestants, à raison de la morale qu’ils ont adoptée, morale qui se trouve très en arrière de l’état présent de notre civilisation, est donc fondée.
J’accuse les protestants d’hérésie sous ce second chef :
Je les accuse d’avoir adopté un mauvais culte.
Plus la société se perfectionne au moral et au physique, plus les travaux intellectuels et manuels se subdivisent ; ainsi dans l’habitude de la vie, l’attention des hommes se fixe sur des objets d’un intérêt de plus en plus spécial, à mesure que les beaux-arts, que les sciences et que l’industrie font des progrès.
De là il résulte que, plus la société fait de progrès, et plus elle a besoin que le culte soit perfectionné ; car le culte a pour objet d’appeler l’attention des hommes, régulièrement assemblés au jour de repos, sur les intérêts qui sont communs à tous les membres de la société, sur les intérêts généraux de l’espèce humaine.
Le réformateur Luther, et, depuis sa mort, les ministres des églises réformées, auraient donc dû rechercher les moyens de rendre le culte le plus propre possible à fixer l’attention des fidèles sur les intérêts qui leur sont communs.
Ils auraient dû rechercher les moyens et les circonstances les plus favorables pour développer complètement aux fidèles le principe fondamental de la religion chrétienne : tous les hommes doivent se conduire en frères à l’égard les uns des autres, pour familiariser leur esprit avec ce principe, et les habituer à en faire des applications à toutes les relations sociales, afin de les empêcher de le perdre totalement de vue dans le courant de la vie, quelque spéciaux que soient les objets de leurs travaux journaliers.
Or, pour stimuler l’attention des hommes dans quelque genre d’idées que ce soit ; pour les pousser fortement dans une direction, il y a deux grands moyens : il faut exciter en eux la terreur par la vue des maux terribles qui résulteraient pour eux d’une conduite différente de celle qu’on leur prescrit, ou leur présenter l’appât des jouissances résultant nécessairement des efforts faits par eux dans la direction qu’on leur indique.
Pour produire, dans ces deux circonstances, l’action la plus forte et la plus utile, il faut combiner tous les moyens, toutes les ressources que les beaux-arts peuvent offrir.
Le prédicateur appelé, par la nature des choses, à employer l’éloquence, qui est le premier des beaux-arts, doit faire trembler son auditoire par le tableau de la position affreuse dans laquelle se trouve, dans cette vie, l’homme qui a mérité la mésestime publique ; il doit même montrer le bras de Dieu levé sur l’homme dont tous les sentiments ne sont pas dominés par celui de la philanthropie.
Ou bien il doit développer dans l’âme de ses auditeurs les sentiments les plus généreux et les plus énergiques, en leur faisant sentir la supériorité des jouissances que fait éprouver l’estime publique sur toutes les autres jouissances.
Les poètes doivent seconder les efforts des prédicateurs ; ils doivent fournir au culte des morceaux de poésie propres à être récités en chœur, de manière à rendre tous les fidèles prédicateurs à l’égard les uns des autres.
Les musiciens doivent enrichir de leurs accords les poésies religieuses, et leur imprimer un caractère musical proprement pénétrant dans l’âme des fidèles.
Les peintres et les sculpteurs doivent fixer dans les temples l’attention des chrétiens sur les actions les plus éminemment chrétiennes.
Les architectes doivent construire des temples de manière que les prédicateurs, que les poètes et les musiciens, que les peintres et les sculpteurs puissent à volonté faire naître dans l’âme des fidèles les sentiments de la terreur ou ceux de la joie et de l’espérance.
Voilà évidemment les bases qui doivent être données au culte, et les moyens qui doivent être employés pour le rendre utile à la société.
Qu’a fait Luther à cet égard ? Il a réduit le culte de l’Eglise réformée à la simple prédication ; il a prosaïqué le plus qu’il a pu tous les sentiments chrétiens ; il a banni de ses temples tous les ornements de peinture et de sculpture ; il a supprimé la musique, et il a donné la préférence aux édifices religieux dont les formes sont le plus insignifiantes, et par conséquent le moins propres à disposer favorablement le cœur des fidèles à se passionner pour le bien public.
Les protestants ne manqueront pas de m’objecter que si les catholiques chantent beaucoup, si leurs temples sont décorés des productions des plus grands maîtres dans la peinture ainsi que dans la sculpture, cependant les prédications des ministres réformés produisent sur leurs auditeurs un effet beaucoup plus fructueux pour le bien public que tous les sermons des prêtres catholiques, dont l’objet principal consiste toujours à faire donner aux fidèles de la communion papale le plus d’argent possible pour les frais du culte et pour l’entretien du clergé, et qu’en conséquence de ces faits, il est impossible de nier que leur culte ne soit préférable à celui des catholiques.
A cela je réponds : l’objet de mon travail n’est point de rechercher laquelle des religions Protestante ou Catholique est la moins hérétique ; j’ai entrepris de prouver qu’elles l’étaient toutes les deux, quoiqu’à des degrés différents ; c’est-à-dire que ni l’une ni l’autre n’était la religion chrétienne ; j’ai entrepris de démontrer que depuis le quinzième siècle le Christianisme avait été abandonné ; j’ai entrepris de rétablir le Christianisme en le rajeunissant ; je me propose pour but de faire subir à cette religion (éminemment philanthropique) une épuration qui la débarrasse de toutes les croyances et de toutes les pratiques superstitieuses ou inutiles.
Le Nouveau Christianisme est appelé à faire triompher les principes de la morale générale dans la lutte qui existe entre ces principes et les combinaisons qui ont pour objet d’obtenir un bien particulier aux dépens du bien public ; cette religion rajeunie est appelée à constituer tous les peuples dans un état de paix permanente, en les liguant tous contre la nation qui voudrait faire son bien particulier aux dépens du bien général de l’espèce humaine, et en les coalisant contre tout gouvernement assez antichrétien pour sacrifier les intérêts nationaux aux intérêts privés des gouvernants ; elle est appelée à lier entre eux les savants, les artistes et les industriels, et à les constituer les directeurs généraux de l’espèce humaine, ainsi que des intérêts spéciaux de chacun des peuples qui la composent ; elle est appelée à placer les beaux-arts, les sciences d’observation et l’industrie à la tête des connaissances sacrées, tandis que les catholiques les ont rangées dans la classe des connaissances profanes ; elle est appelée enfin à prononcer anathème sur la théologie, et à classer comme impie toute doctrine ayant pour objet d’enseigner aux hommes d’autres moyens pour obtenir la vie éternelle que celui de travailler de tout leur pouvoir à l’amélioration de l’existence de leurs semblables.
J’ai dit clairement ce que devait être le culte pour remplir le mieux possible la condition d’appeler l’attention des fidèles, aux jours de repos, sur la morale chrétienne.
J’ai prouvé clairement que le culte des protestants était dépourvu des moyens secondaires les plus efficaces pour développer dans l’âme des fidèles la passion du bien public ; ainsi j’ai prouvé que cette seconde accusation d’hérésie contre le protestantisme était fondée.
Je porte contre les protestants une troisième accusation d’hérésie :
Je les accuse d’avoir adopté un mauvais dogme.
Dans l’enfance de la religion, à l’époque où les peuples étaient encore plongés dans l’ignorance, leur curiosité ne les excitait que faiblement à l’étude des phénomènes de la nature ; l’ambition de l’homme ne s’était pas élevée au point de vouloir maîtriser sa planète et de la modifier de la manière la plus avantageuse pour lui ; les hommes avaient alors peu de besoins dont ils eussent clairement conscience ; mais ils étaient agités par les passions les plus violentes, fondées sur des désirs et sur des volontés vagues, fondées principalement sur le pressentiment de l’action puissante qu’ils étaient appelés à exercer sur la nature ; le commerce, qui depuis a civilisé le monde, n’existait encore qu’en rudiments ; chaque petite peuplade se constituait en état d’hostilité à l’égard de tout le surplus de l’espèce humaine, et les citoyens n’étaient liés avec tous les hommes qui n’étaient pas membres de leur cité par aucun lien de morale. Ainsi la philanthropie ne pouvait exister encore à cette époque que comme un sentiment spéculatif.
A cette même époque, toutes les nations étaient divisées en deux grandes classes, celles des maîtres et celle des esclaves ; la religion ne pouvait exercer une action puissante que sur les maîtres, puisqu’ils étaient les seuls qui fussent libres d’agir à leur gré ; à cette époque, la morale ne pouvait être que la partie la moins développée de la religion, puisqu’il n’y avait point de réciprocité de devoirs communs entre les deux grandes classes qui divisaient la société ; le culte et le dogme devaient se présenter avec beaucoup plus d’importance que la morale ; les pratiques religieuses, ainsi que les raisonnements sur l’utilité de ces pratiques et des croyances sur lesquelles elles étaient fondées, étaient les parties de la religion qui devaient occuper le plus habituellement les ministres des autels, ainsi que la masse des fidèles.
En (un) mot, la partie matérielle de la religion a joué un rôle d’autant plus considérable que cette institution a été plus près de sa fondation, et la partie spirituelle a toujours acquis de la prépondérance à mesure que l’intelligence de l’homme s’est développée.
Aujourd’hui le culte ne doit plus être envisagé que comme un moyen d’appeler, dans les jours de repos, l’attention des hommes sur les considérations et sur les sentiments philanthropiques, et le dogme ne doit plus être conçu que comme une collection de commentaires, ayant pour objet des applications générales de ces considérations et de ces sentiments aux grands événements politiques qui peuvent survenir, ou pour objet de faciliter aux fidèles les applications de la morale dans les relations journalières qui existent entre eux.
Je vais examiner maintenant ce que Luther a pensé du dogme, ce qu’il en a dit, ce qu’il a prescrit à cet égard aux protestants.
Luther a considéré le Christianisme comme ayant été parfait à son origine, et comme s’étant toujours détérioré depuis l’époque de sa fondation ; ce réformateur a fixé toute son attention sur les fautes commises par la clergé pendant le moyen âge, et il n’a aucunement remarqué les progrès immenses que les ministres des autels avaient fait faire à la civilisation, ni la grande importance sociale qu’ils avaient fait acquérir aux hommes occupés de travaux pacifiques, en diminuant la puissance et la considération du pouvoir temporel, de ce pouvoir impie qui tend par sa nature à soumettre les hommes à l’empire de la force physique, et à gouverner les nations à son profit. Luther a prescrit aux protestants d’étudier le Christianisme dans les livres qui avaient été écrits à l’époque de sa fondation, et particulièrement dans le Bible. Il a déclaré qu’il ne reconnaissait point d’autres dogmes que ceux exposés dans les saintes écritures.
Cette déclaration de sa part a été aussi absurde que le serait celle de mathématiciens, de physiciens, de chimistes, et de tous autres savants qui prétendraient que les sciences qu’ils cultivent doivent être étudiées dans les premiers ouvrages qui en ont traité.
Ce que je viens de dire n’est aucunement en opposition avec la croyance à la divinité du fondateur du Christianisme ; Jésus n’a pu tenir aux hommes que le langage qu’ils pouvaient comprendre à l’époque où il leur a parlé ; il a déposé dans le mains de ses apôtres le germe du Christianisme, et il a chargé son Eglise du développement de ce germe précieux ; il l’a chargée du soin d’anéantir tous les droits politiques dérivés de la loi du plus fort, et toutes les institutions qui formaient des obstacles à l’amélioration de l’existence morale et physique de la classe la plus pauvre.
C’est en étudiant les effets et en les analysant avec le plus grand soin qu’on acquiert les données suffisantes pour porter sur les causes un jugement ferme et précis. Je vais suivre cette marche, je vais examiner séparément les principaux inconvénients qui sont résultés de l’erreur que Luther a commise en fixant sur la Bible l’attention des protestants d’une manière trop spéciale ; ce sera de cet examen que se déduira naturellement la conclusion que ma troisième accusation d’hérésie contre la religion protestante est fondée.
Quatre inconvénients majeurs sont résultés de l’étude trop approfondie que les protestants ont faite de la Bible :
1°. Cette étude leur a fait perdre de vue les idées positives et d’un intérêt présent ; elle leur a donné le goût des recherches sans but et un grand attrait pour la métaphysique. En effet, dans le nord de l’Allemagne, qui est le foyer du protestantisme, le vague dans les idées et dans les sentiments domine dans tous les écrits des philosophes les plus renommés, et dans ceux des romanciers les plus populaires.
2°. Cette étude salit l’imagination par les souvenirs qu’elle présente de plusieurs vices honteux que la civilisation a fait disparaître, tels que la bestialité ou l’inceste à tous les degrés qu’on puisse les concevoir.
3°. Cette étude fixe l’attention sur des désirs politiques contraires au bien public ; elle pousse les gouvernés à établir dans la société une égalité qui est absolument impraticable ; elle empêche les protestants de travailler à la formation du système de politique dans lequel les intérêts généraux seraient dirigés par les hommes les plus capables, dans les sciences d’observation, dans les beau-arts et dans les combinaisons industrielles : système social le meilleur auquel l’espèce humaine puisse atteindre, puisque c’est celui qui contribuerait le plus directement et le plus efficacement à l’amélioration morale et physique de l’existence des pauvres.
4°. Cette étude porte ceux qui s’y livrent à la considérer comme la plus importante de toutes ; de là est résultée la formation des sociétés publiques, qui répandent tous les ans dans le public des millions d’exemplaires de la Bible.
Au lieu d’employer leurs forces à favoriser la production et la propagation d’une doctrine proportionnée à l’état de la civilisation, ces sociétés prétendues chrétiennes donnent aux sentiments philanthropiques une direction fausse, contraire au bien public ; et, croyant servir les progrès de l’esprit humain, le feraient au contraire rétrograder, si la chose était jamais possible.
De ces quatre grands faits, je conclus que ma troisième accusation d’hérésie contre les protestants, à raison du dogme qu’ils ont adopté, est solidement fondé.
J’ai dû critiquer le protestantisme avec la plus grande sévérité, afin de faire sentir aux protestants combien la réforme de Luther a été incomplète, et combien elle est inférieure au Nouveau Christianisme ; mais, comme je l’ai énoncé en commençant l’examen des travaux de Luther, je n’en sens pas moins profondément combien, malgré ses nombreuses erreurs, il a rendu de grands services à la société dans la partie critique de sa réforme. D’ailleurs ma critique porte sur le protestantisme regardé par les protestants comme la réforme définitive du Christianisme, elle est bien loin d’attaquer le génie opiniâtre de Luther. Quand on se reporte au temps où il a vécu, aux circonstances qu’il a eues à combattre, on sent qu’il a fait tout ce qu’il était possible de faire alors pour enfanter la réforme et pour la faire adopter. En présentant la morale comme devant fixer l’attention des fidèles bien plus que le culte et le dogme, et quoique la morale protestante n’ait point été proportionnée aux lumières de la civilisation moderne, Luther a préparé la nouvelle réforme de la religion chrétienne. Ce n’est pourtant point comme un perfectionnement du protestantisme qu’on doit considérer le Nouveau Christianisme. La nouvelle formule sous laquelle je présente le principe primitif du Christianisme est complètement en dehors des améliorations de toute espèce que la religion chrétienne a éprouvées jusqu’à ce jour.
Je m’arrête ici. Je pense, monsieur le Conservateur, avoir assez développé mes idées sur la nouvelle doctrine chrétienne pour que vous puissiez, dès à présent, porter sur elle un premier jugement. Dites si vous me croyez bien pénétré de l’esprit du Christianisme, et si mes efforts pour rajeunir cette religion sublime ne sont point de nature à en altérer la pureté primitive.
LE CONSERVATEUR. J’ai suivi attentivement votre discours ; pendant que vous parliez, mes propres idées s’éclaircissaient, mes doutes disparaissaient, et je sentais croître mon amour et mon admiration pour la religion chrétienne ; mon attachement au système religieux qui a civilisé l’Europe ne m’a point empêché de comprendre qu’il était possible de le perfectionner, et, sur ce point, vous m’avez entièrement converti.
Il est évident que le principe de morale : tous les hommes doivent se conduire en frères à l’égard les uns des autres, donné par Dieu à son Eglise, renferme toutes mes idées que vous comprenez dans ce précepte ; Toute la société doit travailler à l’amélioration de l’existence morale et physique de la classe la plus pauvre ; la société doit s’organiser de la manière la plus convenable pour lui faire atteindre ce grand but.
Il est également certain qu’à l’origine du Christianisme ce principe a dû être exprimé sous la première formule, et qu’aujourd’hui la seconde formule doit être employée.
Lors de la fondation du Christianisme, avez-vous dit, la société se trouvait partagée en deux classes d’une nature politique absolument différente : celle des maîtres et celle des esclaves ; ce qui constituait, en quelque façon, deux espèces humaines distinctes, et cependant entremêlées l’une dans l’autre. Il était absolument impossible alors d’établir une réciprocité complète dans les relations morales entre les deux espèces : aussi le divin fondateur de la religion chrétienne s’est borné à énoncer son principe de morale de manière à rendre obligatoire pour tous les individus de chaque espèce humaine, sans pouvoir l’établir comme lien pour unir ensemble les maîtres et les esclaves.
Nous vivons à une époque où l’esclavage se trouve complètement anéanti ; il n’existe plus que des hommes de la même espèce politique, les classes ne sont plus séparées que par des nuances : vous concluez de cet état de choses que le principe fondamental du Christianisme doit être présenté sous la formule la plus propre à le rendre obligatoire pour les masses à l’égard les unes des autres, sans que pour cela il cesse de l’être pour les individus dans leurs relations individuelles. Je trouve votre conclusion légitime et de la plus haute importance ; et, dès ce moment, nouveau chrétien, j’unis mes efforts aux vôtres pour la propagation du Nouveau Christianisme.
Mais, à cet égard, j’ai quelques observations à vous faire sur la marche générale de vos travaux. La nouvelle formule sous laquelle vous représentez le principe du Christianisme embrasse tout votre système sur l’organisation sociale ; système qui se trouve appuyé maintenant à la fois sur des considérations philosophiques de l’ordre des sciences, des beaux-arts et de l’industrie ; et sur le sentiment religieux le plus universellement répandu dans le monde civilisé, sur le sentiment chrétien.
Eh bien ! ce système, objet de toutes vos pensées, pourquoi ne l’avoir pas présenté d’abord d’un point de vue religieux, du point de vue le plus élevé et le plus populaire ? Pourquoi vous être adressé aux industriels, aux savants, aux artistes, au lieu d’aller droit au peuple par la religion ? Et, dans ce moment même, pourquoi perdre un temps précieux à critiquer les catholiques et les protestants, au lieu d’établir de suite votre doctrine religieuse ? Voulez-vous qu’on dise de vous ce que vous dites de Luther : Il a bien critiqué et mal doctriné ?
Les forces intellectuelles de l’homme sont très petites ; c’est en les faisant converger vers ce but unique, c’est en les dirigeant vers le même point qu’on parvient à produire un grand effet et à obtenir un résultat important. Pourquoi commencez-vous à employer vos forces à critiquer, au lieu de débuter par doctriner ? Pourquoi n’attaquez-vous pas franchement et de prime-abord la question du Nouveau Christianisme ?
Vous avez trouvé le moyen de faire cesser l’indifférence religieuse chez la classe la plus nombreuse ; car les pauvres ne peuvent pas être indifférents pour une religion dont le but proclamé est celui d’améliorer le plus rapidement possible leur existence physique et morale.
Puisque vous êtes parvenu à reproduire le principe fondamental du Christianisme avec un caractère tout à fait neuf, votre premier soin ne devait-il pas être de répandre la connaissance de ce principe régénéré dans la classe la plus intéressée à le faire admettre ? Et cette classe étant à elle seule infiniment plus nombreuse que toutes les autres réunies, le succès de votre entreprise était infaillible.
Il fallait commencer par vous faire de nombreux partisans pour vous assurer un appui dans votre attaque contre les catholiques et contre les protestants.
Enfin, dès que vous aviez conscience claire de la force, de la fécondité, de l’irrésistibilité de votre conception, vous deviez sur le champ l’ériger en doctrine, sans aucune précaution préalable, et sans aucune inquiétude d’en voir la propagation entravée par quelque obstacle politique ou par quelque réfutation importante.
Vous dites : « La société doit être organisée d’après le principe de la morale chrétienne ; toutes les classes doivent concourir de tout leur pouvoir à l’amélioration morale et physique de l’existence des individus composant la classe la plus nombreuse ; toutes les institutions sociales doivent concourir le plus énergiquement et le plus directement possible à ce grand but religieux.
Dans l’état présent des lumières et de la civilisation, aucun droit politique ne doit plus se présenter comme dérivé de la loi du plus fort pour les individus, du droit de conquête pour les masses ; la royauté n’est plus légitime que lorsque les Rois emploient leur pouvoir à faire concourir les riches à l’amélioration de l’existence morale et physique des pauvres. »
Quels obstacles une pareille doctrine peut-elle rencontrer ? Ceux qui sont intéressés à la soutenir ne sont-ils pas infiniment plus nombreux que ceux qui ont intérêt à empêcher son admission ? Les partisans de cette doctrine s’appuient sur le principe de la morale divine, tandis que ses adversaires n’ont d’autres armes à lui opposer que des habitudes contractées à une époque d’ignorance et de barbarie, soutenues par les principes de l’égoïsme jésuitique.
En résumé, je pense que vous devriez propager immédiatement votre nouvelle doctrine, et préparer des missions chez toutes les nations civilisées pour la faire adopter.
LE NOVATEUR. Les nouveaux chrétiens doivent développer le même caractère et suivre la même marche que les chrétiens de l’église primitive ; ils ne doivent employer que les forces de leur intelligence pour faire adopter leur doctrine. C’est seulement avec la persuasion et avec la démonstration qu’ils doivent travailler à la conversion des catholiques et des protestants ; c’est au moyen de la démonstration et de la persuasion qu’ils parviendront à déterminer ces chrétiens égarés à renoncer aux hérésies dont les religions papales et luthériennes sont infectées, pour adopter franchement le Nouveau Christianisme.
Le Nouveau Christianisme, de même que le Christianisme primitif, sera appuyé, poussé, protégé par la force de la morale et par la toute-puissance de l’opinion publique ; et si malheureusement son admission occasionnait des actes de violence, des condamnations injustes, ce seraient les nouveaux chrétiens qui subiraient les actes de violence, les condamnations injustes ; mais, dans aucun cas, on ne les verra employer la force physique contre leurs adversaires ; dans aucun cas, ils ne figureront ni comme juges ni comme bourreaux.
Après avoir trouvé le moyen de rajeunir le Christianisme en faisant subir une transfiguration à son principe fondamental, mon premier soin a été, il a dû être, de prendre toutes les précautions nécessaires pour que l’émission de la nouvelle doctrine ne portât point la classe pauvre à des actes de violence contre les riches et contre les gouvernements.
J’ai dû d’abord m’adresser aux riches et aux puissants pour les disposer favorablement à l’égard de la nouvelle doctrine, en leur faisant sentir qu’elle n’était point contraire à leurs intérêts, puisqu’il était évidemment impossible d’améliorer l’existence morale et physique de la classe pauvre par d’autres moyens que ceux qui tendent à donner de l’accroissement aux jouissances de la classe riche.
J’ai dû faire sentir aux artistes, aux savants et aux chefs des travaux industriels que leurs intérêts étaient essentiellement les mêmes que ceux de la masse du peuple ; qu’ils appartenaient à la classe des travailleurs, en même temps qu’ils en étaient les chefs naturels ; que l’approbation de la masse du peuple pour les services qu’ils lui rendaient était la seule récompense digne de leurs glorieux travaux. J’ai dû insister beaucoup sur ce point, attendu qu’il est de la plus grande importance, puisque c’est le seul moyen de donner aux nations des guides qui méritent véritablement leur confiance, des guides qui soient capables de diriger leurs opinions et de les mettre en état de juger sainement les mesures politiques qui sont favorables ou contraire aux intérêts du plus grand nombre. Enfin, j’ai dû faire voir aux catholiques et aux protestants l’époque précise à laquelle ils avaient fait fausse route, afin de leur faciliter les moyens de rentrer dans la bonne. Je dois insister sur ce point, parce que la conversion des clergés catholique et protestant donnerait de puissants appuis au Nouveau Christianisme.
Après cette explication, je reprends le cours de mes idées : je me m’arrêterai point à examiner toutes les sectes religieuses nées du protestantisme ; la plus importante de toutes, la religion anglicane, est tellement liée aux institutions nationales de l’Angleterre, qu’elle ne peut être envisagée convenablement qu’avec l’ensemble de ces institutions, et cet examen aura lieu lorsque je passerai en revue, ainsi que je l’ai annoncé, toutes les institutions spirituelles et temporelles de l’Europe et de l’Amérique. Le schisme grec s’est trouvé jusqu’à présent en dehors du système européen, je n’aurai point à en parler ; et d’ailleurs tous les éléments de la critique de ces différentes hérésies sont renfermés dans celle du protestantisme.
Mais je n’ai pas seulement pour but de prouver l’hérésie des catholiques et des protestants ; il ne me suffit pas, pour rajeunir entièrement le Christianisme, de le faire triompher de toutes les anciennes philosophies religieuses ; je dois encore établir sa supériorité scientifique sur toutes les doctrines des philosophes qui se sont placés en dehors de la religion. Je dois réserver le développement de cette idée pour un second entretien ; mais, en attendant, je vais vous donner un aperçu de l’ensemble de mon travail.
L’espèce humaine n’a jamais cessé de faire des progrès, mais elle n’a pas toujours procédé de la même manière ni employé les mêmes moyens pour accroître la masse de ses connaissances et pour perfectionner sa civilisation : l’observation prouve au contraire que, depuis le quinzième siècle jusqu’à ce jour, elle a procédé d’une manière opposée à celle qu’elle avait suivie depuis l’établissement du Christianisme jusqu’au quinzième siècle.
Depuis l’établissement du Christianisme jusqu’au quinzième siècle, l’espèce humaine s’est principalement occupée de la coordination de ses sentiments généraux, de l’établissement d’un principe universel et unique, et de la fondation d’une institution générale ayant pour but de superposer l’aristocratie des talents à l’aristocratie de la naissance, et de soumettre ainsi tous les intérêts particuliers à l’intérêt général. Pendant toute cette période, les observations directes sur les intérêts privés, sur les faits particuliers et sur les principes secondaires, ont été négligées, elles ont été décriées dans la masse des esprits, et il s’est formé une opinion prépondérante sur ce point, que les principes secondaires devaient être déduits des faits généraux et d’un principe universel : opinion d’une vérité purement spéculative, attendu que l’intelligence humaine n’a point les moyens d’établir des généralités assez précises pour qu’il soit possible d’en tirer, comme conséquences directes toutes les spécialités.
C’est à ce fait important que se rattachent les observations que j’ai présentées en faisant ce dialogue, dans l’examen du catholicisme et du protestantisme.
Depuis la dissolution du pouvoir spirituel européen, résultat de l’insurrection de Luther ; depuis le quinzième siècle, l’esprit humain s’est détaché des vues les plus générales : il s’est livré aux spécialités, il s’est occupé de l’analyse des faits particuliers, des intérêts privés des différentes classes de la société ; il a travaillé à poser les principes secondaires qui pouvaient servir de base aux différentes branches de ses connaissances ; et, pendant cette seconde période, l’opinion s’est établie que les considérations sur les faits généraux, sur les principes généraux et sur les intérêts généraux de l’espèce humaine, n’étaient que des considérations vagues et métaphysiques, ne pouvant contribuer efficacement aux progrès des lumières et au perfectionnement de la civilisation.
Ainsi l’esprit humain a suivi, depuis le quinzième siècle, une marche opposée à celle qu’il avait suivie jusqu’à cette époque ; et certes les progrès importants et positifs qui en sont résultés dans toutes les directions de nos connaissances prouvent irrévocablement combien nos aïeux du moyen âge s’étaient trompés en estimant d’une utilité médiocre l’étude des faits particuliers, des principes secondaires, et l’analyse des intérêts privés.
Mais il est également vrai qu’un très grand mal est résulté pour la société de l’état d’abandon dans lequel on a laissé, depuis le quinzième siècle, les travaux relatifs à l’étude des faits généraux, des principes généraux et des intérêts généraux. Cet abandon a donné naissance au sentiment d’égoïsme, qui est devenu dominant dans toutes les classes et tous les individus, a facilité à César les moyens de recouvrer une grande partie de la force politique qu’il avait perdue avant le quinzième siècle. C’est à cet égoïsme qu’il faut attribuer la maladie politique de notre époque, maladie qui met en souffrance tous les travailleurs utiles à la société ; maladie qui fait absorber par les Rois une très grande partie du salaire des pauvres, pour leur dépense personnelle, pour celle de leurs courtisans et de leurs soldats ; maladie qui occasionne un prélèvement énorme de la part de la royauté et de l’aristocratie de la naissance sur la considération qui est due aux savants, aux artistes et aux chefs des travaux industriels, pour les services d’une utilité directe et positive qu’ils rendent au corps social.
Il est donc bien désirable que les travaux qui ont pour objet le perfectionnement de nos connaissances relatives aux faits généraux, aux principes généraux et aux intérêts généraux, soient promptement remis en activité, et soient désormais protégés par la société, à l’égal de ceux qui ont pour objet l’étude des faits particuliers, des principes secondaires et des intérêts privés.
Tel est l’aperçu des idées qui seront développées dans notre deuxième entretien, dont l’objet sera d’exposer le Christianisme sous le point de vue théorique et scientifique, et d’établir la supériorité de la théorie chrétienne sur toutes les philosophies spéciales, tant religieuses que scientifiques.
Enfin, dans un troisième dialogue, je traiterai directement du Nouveau Christianisme ou du Christianisme définitif. J’exposerai sa morale, son culte et son dogme ; je proposerai une profession de foi pour les nouveaux chrétiens.
Je ferai voir que cette doctrine est la seule doctrine sociale qui puisse convenir aux Européens dans l’état présent de leurs lumières et de leur civilisation. Je prouverai que l’adoption de cette doctrine offre le moyen le meilleur et le plus pacifique pour remédier aux inconvénients énormes qui sont résultés de l’envahissement du pouvoir spirituel par la force physique, arrivé au quinzième siècle, et pour faire cesser cet envahissement en réorganisant le pouvoir spirituel sur de nouvelles bases, et en lui donnant la force suffisante pour mettre un frein aux prétentions illimitées du pouvoir temporel.
Je prouverai encore que l’adoption du Nouveau Christianisme, en faisant marcher de front les travaux relatifs aux généralités des connaissances humaines, et ceux qui ont pour objet le perfectionnement des spécialités, accélérera les progrès de la civilisation infiniment plus qu’ils ne pourraient l’être par toute autre mesure générale.
Je termine ce premier dialogue en vous déclarant franchement ce que je pense de la révélation du Christianisme.
Nous sommes certainement très supérieurs à nos devanciers dans les sciences d’une utilité positive et spéciale ; c’est seulement depuis le quinzième siècle, et principalement depuis le commencement du siècle dernier, que nous avons fait de grands progrès dans les mathématiques, dans la physique, dans la chimie et dans la physiologie. Mais il est une science bien plus importante pour la société que les connaissances physiques et mathématiques : c’est la science qui constitue la société, c’est celle qui lui sert de base, c’est la morale ; or, la morale a suivi une marche absolument opposée à celle des sciences physiques et mathématiques. Il y a plus de dix-huit cents ans que son principe fondamental a été produit, et, depuis cette époque, toutes les recherches des hommes du plus grand génie n’ont point fait découvrir un principe supérieur par sa généralité ou par sa précision à celui donné à cet époque par le fondateur du Christianisme ; je dirai plus, quand la société a perdu de vue ce principe, quand elle a cessé de le prendre pour guide général de sa conduite, elle est promptement retombée sous le joug de César ; c’est-à-dire sous l’empire de la force physique, que ce principe a subordonnée à la force intellectuelle.
Je demande maintenant si l’intelligence qui a produit, il y a dix-huit cents ans, le principe régulateur de l’espèce humaine, et qui par conséquent a produit ce principe quinze siècles avant que nous ayons fait des progrès importants dans les sciences physiques et mathématiques, je demande si cette intelligence n’a pas évidemment un caractère surhumain, et s’il existe une plus grande preuve de la révélation du Christianisme.
Oui, je crois que le Christianisme est une institution divine, et je suis persuadé que Dieu accorde une protection spéciale à ceux qui font leurs efforts pour soumettre toutes les institutions humaines au principe fondamental de cette doctrine sublime ; je suis convaincu que moi-même j’accomplis une mission divine en rappelant les Peuples et les Rois au véritable esprit du Christianisme. Et, plein de confiance dans la protection divine accordée à mes travaux, d’une manière spéciale, je me sens la hardiesse de faire des représentations sur leur conduite aux Rois de l’Europe qui se sont coalisés, en donnant à leur union le nom sacré de Sainte-Alliance : je leur adresse directement la parole, j’ose leur dire :
PRINCES,
Quelle est la nature, quel est le caractère, aux yeux de Dieu et des chrétiens, du pouvoir que vous exercez ?
Quelles sont les bases du système d’organisation sociale que vous travaillez à établir ? Quelles mesures avez-vous prises pour améliorer l’existence morale et physique de la classe pauvre ?
Vous vous dites chrétiens, et vous fondez encore votre pouvoir sur la force physique, et vous n’êtes encore que les successeurs de César, et vous oubliez que les vrais chrétiens se proposent pour but final de leurs travaux d’anéantir complètement le pouvoir du glaive, le pouvoir de César, qui, par sa nature, est essentiellement provisoire.
Et c’est ce pouvoir que vous avez entrepris de donner pour base à l’organisation sociale ! A lui seul appartient, selon vous, l’initiative dans toutes les améliorations générales réclamées par le progrès des lumières. Pour soutenir ce système monstrueux, vous tenez deux millions d’hommes sous les armes, vous avez fait adopter votre principe à tous les tribunaux, et vous avez obtenu des clergés catholique, protestant et grec, qu’ils professassent hautement l’hérésie que le pouvoir de César est le pouvoir régulateur de la société chrétienne.
En rappelant les peuples à la religion chrétienne par le symbole de votre union, en les faisant jouir d’une paix qui est pour eux le premier des biens, vous ne vous êtes néanmoins attiré aucune reconnaissance de leur part ; votre intérêt personnel domine trop dans les combinaisons que vous présentez comme étant d’un intérêt général. Le pouvoir suprême européen qui réside dans vos mains est loin d’être un pouvoir chrétien comme il eût dû le devenir. Dès que vous agissez, vous déployez le caractère et les insignes de la force physique, de la force antichrétienne.
Toutes les mesures de quelque importance que vous avez prises depuis que vous êtes unis en sainte-alliance, toutes ces mesures tendent par elles-mêmes à empirer le sort de la classe pauvre, non seulement pour la génération actuelle, mais même pour les générations qui doivent lui succéder. Vous avez augmenté les impôts, vous les augmentez tous les ans, afin de couvrir l’accroissement des dépenses occasionnées par vos armées soldées et par le luxe de vos courtisans. La classe de vos sujets à laquelle vous accordez une protection spéciale est celle de la noblesse, classe qui, de même que vous, fonde tous ses droits sur l’épée.
Cependant votre blâmable conduite paraît excusable sous plusieurs rapports : une chose a dû vous induire en erreur, c’est l’approbation qu’ont reçue les efforts communs que vous avez faits pour terrasser le pouvoir du César moderne. En combattant contre lui, vous avez agi très chrétiennement ; mais c’est uniquement parce que, dans ses mains, l’autorité de César, que Napoléon avait conquise, avait beaucoup plus de force que dans les vôtres, où elle n’est parvenue que par héritage. Votre conduite a encore une autre excuse : c’est que c’était aux clergés à vous arrêter au bord du précipice, tandis qu’ils s’y sont précipités avec vous.
PRINCES,
Ecoutez la voix de Dieu, qui vous parle par ma bouche, redevenez bons chrétiens, cessez de considérer les armées soldées, les nobles, les clergés hérétiques et les juges pervers comme vos soutiens principaux ; unis au nom du christianisme, sachez accomplir tous les devoirs qu’il impose aux puissants ; rappelez-vous qu’il leur commande d’employer toutes leurs forces à accroître le plus rapidement possible le bonheur social du pauvre !
fin
LETTRES D’UN HABITANT DE GENEVE
1803
Présentation. En 1802, après avoir étudié la physique et la médecine, Saint-Simon voyage. En Angleterre, en Allemagne, en Suisse, il est en quête, dit-il, « de nouvelles idées générales ». Mais il rentre bredouille. La science générale est encore dans l’enfance. Il réside à Genève quand il publie, en octobre 1803, les Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains, qui passent à tort pour son premier texte (il avait auparavant rédigé un texte « A la société du Lycée » qu’il ne publia pas par manque d’argent). L’ouvrage est suivi d’une Lettre aux Européens et d’un Essai sur l’organisation sociale. La réforme de la société ne peut venir que d’en haut : le savoir doit être organisé selon une nouvelle encyclopédie qui soit autre chose qu’un dictionnaire général. Un exemplaire de l’ouvrage sera adressé à Bonaparte, mais rien ne semble être parvenu jusqu’au premier Consul. Le texte n’est pas vraiment une utopie : il fait davantage songer à l’Oceana d’Harrington ou à l’Olbie de Say qu’à la Cité du Soleil ou au royaume de Sevarias : on y trouve cependant des motifs utopiques forts, comme ceux de la « nation travaillante » et de la bibliothèque minimale. Saint-Simon ne se considérait pas comme un rêveur génial (un « socialiste utopique »), mais comme un philosophe moderne assumant son insertion dans le paradigme galiléen (baconien pour lui) et qui, à la manière de Hobbes, projetait de rédiger un De Corpore, un De Homine, un De Cive, dans un esprit unitaire et systématique, véritablement encyclopédique. Dans un style typiquement cartésien, cet homme à la générosité impatiente veut œuvrer au progrès de l’humanité et édifier un atlas du savoir sans s’embarrasser des détails géographiques qu’il croit pouvoir confier à la raison perspicace de ses « neveux ». Les circonstances sont maintenant favorables à l’émergence d’un grand esprit, apte aux aperçus et aux résumés, une intelligence qui pourra offrir une image fidèle d’une nature où tout se tient, telle une échelle des faits qu’on peut parcourir dans les deux sens.
*
Citoyen premier Consul,
Je vous envoie mon ouvrage ; il est bien peu volumineux, mais cela ne vous étonnera pas quand vous saurez que j’ai employé la plus grande partie de ma vie à le méditer. Je souhaite que vous le trouviez bon, et j’ose me permettre de vous dire que, dans mon opinion, vous êtes le seul de mes contemporains en état de le juger : si vous voulez bien avoir la bonté de ne pas me laisser ignorer le jugement que vous en porterez, vous me ferez un très grand plaisir.
En signant cette lettre, en restant sur la partie du globe dont les habitants se trouvent immédiatement sous vos ordres, je prends, comme vous voyez, la liberté de me placer directement sous votre protection.
SAINT-SIMON
Rue Derrière-le-Rhône, à Genève.
P.S. J’ignore la manière dont il faut vous adresser une lettre pour qu’elle vous parvienne ; j’espère que vous ne considérerez pas comme un manque de respect de ma part, le parti que je prends de demander par ce post-scriptum à celui de vos secrétaires qui ouvrira cette lettre de vous la remettre en main propre.
Je ne suis plus jeune, j’ai observé et réfléchi avec beaucoup d’activité durant toute ma vie, et votre bonheur a été le but de mes travaux ; j’ai conçu un projet qui me paraît pouvoir vous être utile, et je vais vous le présenter.
Ouvrez une souscription devant le tombeau de Newton ; souscrivez tous indistinctement pour la somme que vous voudrez.
Que chaque souscripteur nomme trois mathématiciens, trois physiciens, trois chimistes, trois physiologistes, trois littérateurs, trois peintres, trois musiciens.
Renouvelez tous les ans la souscription ainsi que la nomination, mais laissez à chacun la limité illimitée de renommer les mêmes personnes.
Partagez le produit de la souscription entre les trois mathématiciens, les trois physiciens, etc., qui auront obtenu le plus de voix.
Priez le président de la Société royale de Londres de recevoir les souscriptions de cette année.
L’année prochaine et les suivantes, chargez de cette honorable fonction la personne qui aura fait la plus forte souscription.
Exigez de ceux que vous nommerez qu’ils ne reçoivent ni places, ni honneurs, ni argent d’aucune fraction de vous, mais laissez-les individuellement les maîtres absolus d’employer leurs forces de la manière qu’ils voudront.
Les hommes de génie jouiront alors d’une récompense digne d’eux et de vous ; cette récompense les placera dans la seule position qui puisse leur fournir les moyens de vous rendre tous les services dont ils seront capables ; elle deviendra le but d’ambition des âmes les plus énergiques, ce qui les détournera des directions nuisibles à votre tranquillité.
Par cette mesure, enfin, vous donnerez des chefs à ceux qui travaillent aux progrès de vos lumières, vous investirez ces chefs d’une immense considération, et vous mettrez une grande force pécuniaire à leur disposition.
*
Est-ce une apparition ? N’est-ce qu’un rêve ? Je l’ignore ; mais je suis certain d’avoir éprouvé les sensations dont je vais rendre compte.
La nuit dernière, j’ai entendu ces paroles :
Rome renoncera à la prétention d’être le chef-lieu de mon Eglise ; le pape, les cardinaux, les évêques et les prêtres cesseront de parler en mon nom ; l’homme rougira de l’impiété qu’il commet en chargeant de tels imprévoyants de me représenter.
J’avais défendu à Adam de faire la distinction du bien et du mal, il m’a désobéi ; je l’ai chassé du paradis, mais j’ai laissé à sa postérité un moyen d’apaiser ma colère : qu’elle travaille à se perfectionner dans la connaissance du bien et du mal, et j’améliorerai son sort ; un jour viendra où je ferai de la terre un paradis.
Tous ceux qui ont établi des religions en avaient reçu de moi le pouvoir ; mais ils n’ont pas bien compris les instructions que je leur avais données ; ils ont tous cru que je leur avais confié ma divine science ; leur amour-propre les a conduits à tracer une ligne de démarcation entre le bien et le mal dans les actions les plus minutieuses de la vie de l’homme, et ils ont tous négligé la partie la plus essentielle de leur mission, celle de fonder un établissement qui fît suivre à l’intelligence humaine la route la plus courte pour se rapprocher indéfiniment de ma divine prévoyance ; ils ont tous oublié de prévenir les ministres de mes autels que je leur retirerais le pouvoir de parler en mon nom quand ils cesseraient d’être plus savants que le troupeau qu’ils conduiraient, et qu’ils se laisseraient dominer par le pouvoir temporel.
Apprends que j’ai placé Newton à mes côtés, que je lui ai confié la direction de la lumière et le commandement des habitants de toutes les planètes.
La réunion des vingt et un élus de l’humanité prendra le nom de conseil de Newton ; le conseil de Newton me représentera sur la terre ; il partagera l’humanité en quatre divisions, qui s’appelleront Anglaise, Française, Allemande, Italienne ; chacune de ces divisions aura un conseil composé de même que le conseil en chef. Tout homme, quelque partie du globe qu’il habite, s’attachera à une de ces divisions, et souscrira pour le conseil en chef et pour celui de sa division.
LES FEMMES SERONT ADMISES A SOUSCRIRE ; ELLES POURRONT ETRE NOMMEES.
Les fidèles, après leur mort, seront traités comme ils auront mérité de l’être pendant leur vie.
Les membres des conseils de division n’entreront en fonction qu’après en avoir reçu l’autorisation du conseil en chef. Ce conseil n’admettra point ceux qu’il ne jugera pas à la hauteur des connaissances les plus transcendantes acquises dans la partie pour laquelle ils auront été élus.
Les habitants d’une partie du globe quelconque, quelles que soient sa situation et sa dimension, pourront à quelque époque que ce soit se déclarer section d’une des divisions, et élire un conseil particulier de Newton. Les membres de ce conseil ne pourront entrer en fonction qu’après en avoir reçu l’autorisation du conseil de division. Il y aura un députation permanente de chacun des conseils de division auprès du conseil en chef : il y en aura une également de chaque conseil de section, auprès du conseil de division. Ces députations seront composées de sept membres, un de chaque classe.
Dans tous les conseils, le mathématicien qui aura obtenu le plus de voix présidera.
Tous les conseils seront partagés en deux divisions ; la première sera composée des quatre premières classes, et la seconde des trois dernières. Lorsque la seconde division s’assemblera séparément, elle sera présidée par le littérateur qui aura obtenu le plus de voix.
Chaque conseil fera bâtir un temple qui contiendra un mausolée en l’honneur de Newton. Ce temple sera divisé en deux parties ; l’une, qui contiendra le mausolée, sera embellie par tous les moyens que les artistes pourront inventer ; l’autre sera construite et décorée de manière à donner aux hommes une idée du séjour destiné pour une éternité à ceux qui nuiront aux progrès des sciences et des arts.
La première division règlera le culte intérieur du mausolée.
La seconde division du conseil règlera le culte extérieur ; elle le combinera d’une manière qui présente un spectacle majestueux et brillant. Tous les services distingués rendus à l’humanité, toutes les actions qui auront été grandement utiles à la propagation de la foi, seront honorés ; le conseil réuni déterminera les honneurs qui seront accordés.
Tout fidèle qui se trouvera éloigné de moins d’une journée de marche d’un temple, descendra une fois par an dans le mausolée de Newton, par une ouverture consacrée à cette destination.
Les enfants y seront apportés par leurs parents le plus tôt possible après leur naissance.
Toute personne qui n’exécutera pas ce commandement sera regardée par les fidèles comme un ennemi de la religion.
Si Newton juge qu’il soit nécessaire, pour remplir mes intentions, de transporter dans une autre planète le mortel descendu dans son mausolée, il le fera.
Dans les environs du temple, il sera bâti des laboratoires, des ateliers et un collège : tout le luxe sera réservé pour le temple ; les laboratoires, les ateliers, le collège, les logements des membres du conseil et ceux destinés à recevoir les députations des autres conseils, seront construits et décorés dans un mode simple. La bibliothèque ne contiendra jamais plus de cinq cents volumes.
Tous les ans chaque membre du conseil nommera cinq personnes :
1° Un adjoint, qui aura droit de séance et voix délibérative, en l’absence du membre par lequel il aura été nommé.
2° Un ministre du culte, destiné à officier dans les grandes cérémonies, pris dans les cinq cents plus forts souscripteurs,
3° Une personne ayant par ses travaux été utile aux progrès des sciences et des arts.
4° Une personne ayant fait des applications utiles des sciences et des arts.
5° Une personne à laquelle ils voudront donner une preuve d’affection particulière.
Ces nominations ne seront valables qu’après avoir été admises par la majorité du conseil, elles auront lieu tous les ans, et les personnes en faveur desquelles elles seront faites n’en jouiront que pendant un an ; elles pourront être réélues.
Le président de chaque conseil fera la nomination d’un gardien du territoire sacré qui renfermera le temple et ses dépendances.
Le gardien du territoire sacré sera chargé de la police ; il sera trésorier, et il administrera les dépenses, le tout sous les ordres du conseil. Ce gardien sera pris dans les cent plus forts souscripteurs ; il aura droit de séance dans le conseil ; sa nomination ne sera valable qu’après avoir été approuvée par la majorité du conseil.
Il sera établi des marques distinctives pour les membres des conseils et pour les personnes nommées par eux. Ces marques distinctives seront de nature à être ostensibles ou cachées, à la volonté de ceux qui auront le droit de les porter.
Le conseil en chef aura dans chaque division un établissement, il résidera alternativement une année dans chaque division.
Un homme revêtu d’un grand pouvoir sera le fondateur de cette religion ; pour récompense, il aura le droit d’entrer dans tous les conseils, et celui de les présider. Il gardera ce droit toute sa vie ; et à sa mort il sera enterré dans le tombeau de Newton.
TOUS LES HOMMES TRAVAILLERONT ; ils se regarderont tous comme des ouvriers attachés à un atelier dont les travaux ont pour but de rapprocher l’intelligence humaine de ma divine prévoyance. Le conseil en chef de Newton dirigera les travaux ; il fera ses efforts pour bien comprendre les effets de la pesanteur universelle : elle est la loi unique à laquelle j’ai soumis l’univers.
Le conseil en chef aura le droit d’augmenter ou de diminuer le nombre des conseils de division.
Tous les conseils de Newton respecteront le ligne de démarcation qui sépare le pouvoir spirituel du pouvoir temporel.
Aussitôt que les élections du conseil en chef et des conseils de division auront été effectuées, le fléau de la guerre abandonnera l’Europe pour n’y jamais reparaître.
Apprends que les Européens sont les enfants d’Abel ; apprends que l’Asie et l’Afrique sont habitées par la postérité de Caïn. Vois comme ces Africains sont sanguinaires ; remarque l’indolence des Asiatiques ; ces hommes impurs n’ont point donné de suite aux premiers efforts qu’ils ont faits pour se rapprocher de ma divine prévoyance. Les Européens réuniront leurs forces, ils délivreront leurs frères grecs de la domination des Turcs. Le fondateur de la religion sera le directeur en chef des armées des fidèles. Ces armées soumettront les enfants de Caïn à la religion, et feront sur toute la terre les établissements nécessaires à la sûreté des membres des conseils de Newton, dans tous les voyages qu’ils jugeront utiles de faire pour les progrès de l’esprit humain.
Dors.
A mon réveil j’ai trouvé ce que vous venez de lire très distinctement gravé dans ma mémoire.
[1] De la réorganisation de la société européenne, Œuvres, Vol. XV ; Anthropos, tome 1, p. 247-248.
[2] Sous ce rapport fondamental de l’existence sociale, l’administration papale est encore plus vicieuse que celle du grand Turc. Je vais en citer un exemple récent : un boulanger de Rome a été condamné à une forte amende pour avoir vendu du pain à un prix qui n’était pas légal. Le motif de la condamnation n’était point que le vendeur eût fait tort à l’acquéreur en lui livrant une quantité inférieure à celle qu’il devait recevoir ; la punition avait une cause absolument opposée. La faute punie consistait à s’être rendu coupable de délit envers les vendeurs en traitant trop avantageusement les acheteurs.
L’explication de ce jugement inique est bien facile : la presque totalité des boulangeries de Rome appartient à des cardinaux, qui ont, par conséquent, intérêt à vendre le pain le plus cher possible, et qui regardent comme un crime tout ce qui diminue leurs bénéfices.