ARENDT et l’idée de “monde”

 

Intervention de Benoît Legrand, professeur agrégé de philosophie au lycée Alexandra David-Neel de Digne-les-bains

 

 

 Extrait présenté: p138-143 de La Condition de l’homme moderne (Agora-press pocket)

 

EXPLICATION

 

 

Titre: “l’objectivité du monde” à Arendt introduit l’idée de monde, au sens d’un monde d’objets, de “l’artifice humain”, dans la réflexion politique. Elle y revient dans chaque chapitre de CHM: “le lieu des activités humaines”, “la durabilité du monde”, “la permanence du monde”, “l’espace de l’apparence”, “l’aliénation”, “la pensée et la conception moderne du monde” + dans d’autres oeuvres OT, Eichmann...

 

Certes après les stoïciens, mais un monde-cosmos directement politique pour eux: cosmopolitisme transcendant les attaches locales, nationales et bien sûr matérielles): la question sera pour nous de prendre la mesure de l’introduction, par arendt, de l’idée de monde  tangible, constitué d’objets situés, utilisés, habités (Arendt parle de la polis et de ses remparts, de l’agora, de la propriété foncière, des biens meubles et immeubles, du foyer, d’architecture, de cosmologie... des apatrides): un monde politique contraire à celui de l’u-topie: une espace concret (dans sa préface à la CHM Ricoeur relève qu’Arendt parle d’abord beaucoup plus d’espace que de temps, p24).

 

Et elle s’interroge (fin du prologue de CHM p39) sur “l’aliénation par rapport au monde”: “rechercher l’origine de l’aliénation du monde moderne, de sa double retraite fuyant la Terre pour l’univers et le monde pour le Moi” (// prologue sur le premier satellite - + VI sur l’aliénation et le “point d’appui d’Archimède” - et l’automatisation): propos à la fois descriptif et normatif (CHM <- “Amor mundi”) => voc insistant et omniprésent, mais très imprécis au premier abord...

 

A) les objets: distinction oeuvre / travail

 

1) subjectivisme (présupposé qui est déjà une marque de l’alénation par rapport au monde, VI) de la conception de l’histoire de la valeur du travail (dur effort / productivité)

 

Rappel: la productivité selon Marx = surplus dont la force de travail et le processus vital ont besoin pour se reproduire: indifférence à la qualité et au caractère des objets produits (p133-134). // Grecs: peintre > sculpteur et bergers > cultivateurs. ! ex en note...

 

Attention! Il y a une “coquille” dans la note p139, comme souvent sans l’édition “agora-presspocket”: bien que les statues grecques fussent généralement peintes (il s’agit d’ailleurs peut-être ici d’une statue chryséléphantine càd d’or et d’ivoire), il faut lire “au contraire aucune statue ne fut autant admirée que le Zeus d’Olympie”, sculptée par Phidias. Arendt veut dire que cette sculpture pouvait l’emporter sur bien des peintures quand on la considérait comme objet en faisant abstraction de l’effort qu’avait coûté sa fabrication: les Grecs “ne se fondaient certes pas sur la primauté de la peinture” (comme objet fini, pas comme activité du sujet). Remarque qui introduit l’idée suivante:

 

ó Prendre en considération le caractère d’objet-de-ce-monde de la chose produite: emplacement, fonction, durée du séjour dans le monde: table > pain. Durée = distinction ultime, même si liée à la fonction: oeuvre d’art > outil > nourriture), plus décisif de ce pt de vue que menuisier / boulanger. P155-156: “Marx ignora complètement la question d’une existence séparée d’objets du-monde dont la durée résiste et survit aux processus dévorants de la vie”, car “métabolisme de l’homme avec la nature” (réf p145) > “l’édification d’un monde objectif (Erzeugung einer gegenständlichen Welt” -> expression que reprend Arendt: critique (début de III) et hommage à marx, p138): vers un autre “matérialisme”, tourné vers la présence des objets constituant un monde pour les hommes?

 

à travail ó oeuvre, labor ó work (p124, en citant Locke, 2nd Traité, sect 26, 27 en fait: “le travail de notre corps et l’oeuvre de nos mains”): langage “objectif”, tourné-vers-le-monde (encore // Heidegger) ó théories “subjectives” (càd prenant l’homme comme mesure avec ses sensations...et ses besoins: “l’homme-mesure de Protagoras”: hédonisme mis en // avec l’animal laborans – p160-163 -, et utilitarisme de l’homo faber qui dévalue son ouvrage: IV l’oeuvre, p206-213: “instrumentalité et homo faber” )

 

Enjeu de ce “pt de vue du monde” et de la distinction qui en découle?

 

2) Monde = durabilité = produits de l’oeuvre > fruits périssables du travail

 

Opposition et subordination-dépendance vie  ó < monde (+ CC p266): “considérés comme parties du monde, les produits de l’oeuvre – et non ceux du travail – garantissent la permanence, la durabilité, sans lesquelles il n’y aurait point de monde possible. C’est à l’intérieur de ce monde durable que nous trouvons les biens de consommation par lesquels la vie s’assure des moyens de subsistance... <et> c’est d’eux <de ces objets d’usages> que les biens de consommation reçoivent leur caractère d’objets” (+ p142: ils occupent une place éphémère dans le monde des choses faites de main d’homme”). Ex: une fromagerie...

 

p185: ”le monde, la maison humaine édifiée sur terre et fabriquée avec les matériaux que la nature terrestre livre aux mains humaines, ne consiste pas en choses que l’on consomme, mais en choses dont on se sert

 

Consommer < utiliser (“usage”) <  habiter (cf p185, ici “bâtir”, + Ricoeur p21 rappelant Heidegger sur l’acte d’habiter; CC: culture, “colere”, “tendre souci” p273... // Heidegger dans Bâtir, habiter, penser , 1951: “le trait fondamental de l’habitation est ce ménagement”, p176, p173 sur “colere”)

 

Habiter -> s’habituer, se sentir chez soi (p188: chaise: “leur objectivité tient au fait que les hommes, en dépit de leur nature changeante, peuvent recouvrer leur identité dans leurs rapports avec la même chaise, la même table”; p92 monde // table entre les hommes) -> Heidegger (SZ: l’être-au-monde est un existential, pas un catégoriel = l’exp de l’être en nous avant toute réflexion, représentation, distinction sujet /objet: une pré-compréhension de l’être, de l’existence, autant de soi-même que des choses

 

à Heidegger, maître d’Arendt: Présupposé / question: politiquement, être = être-au-monde? + dans quelle mesure ce monde est-il prépolitique? De l’ordre de l’espace lui-même (Ricoeur p24, citant Arendt: “l’espace de l’apparence”), voire de la relation aux objets? Dans quelle mesure l’appartenance au monde détermine-t-elle l’humanité de l’homme dans son authenticité?

 

Bien sûr si habiter = à la fois séjourner et a-ménager, prendre soin de, laisser-être, pour Arendt l’enjeu = la constitution d’un monde durable, et non une première compréhension de l’être: politique et non ontologie: “Cette maison terrestre ne devient un monde, au sens propre du terme, que lorsque la totalité des objets fabriqués est organisée de façon à résister au procès de consommation nécessaire à la vie des gens qui y demeurent, et ainsi, de leur survivre” (CC, p269) + “le rôle le plus important de l’artifice humain: offrir aux mortels un séjour plus durable et plus stable qu’eux-mêmes” (CHM, p206)

 

+ idem pour la valorisation de l’art (Heidegger citant Hölderlin: “l’homme habite en poète...”): “C’est seulement là où une telle subsistance est assurée que nous parlons de culture. C’est seulement là où nous sommes confrontés à des choses qui existent indépendamment de toute référence utilitaire ou fonctionnelle et dont la qualité demeure toujours semblable à elle-même que nous parlons d’ouvre d’art. Pour ces raisons, toute discussion sur la culture doit prendre comme point de départ le phénomène de l’art” (CC, p269)

 

Contempler (Kant p209 + CC p269: “laisser être <l’objet d’art> comme il est, dans son apparaître, cette attitude de joie désintéressée... peut  être expérimentée... quand, délivrés des nécessités de la vie, les hommes peuvent être libres pour le monde”) = préservation absolue de l’oeuvre qui devient ainsi “durabilité pure” (p223, alors que l’usage use, même si ce n’est pas par nature: p188-189: “destruction incidente à l’usage, mais inhérente à la consommation”)

 

Les oeuvres d’art sont les plus mondaines car les plus durables des oeuvres (p223, 229 + CC p269, 280, 267: “en ce sens tout art est séculier”, à propos des cathédrales “bâties ad majorem gloriam dei; si, comme construction, elles servaient certainement les besoins de la communauté, leur beauté élaborée ne pourra jamais être expliquée par ces besoins, qui auraient pus être satisfaits tout aussi bien par quelque indescriptible bâtisse. Leur beauté transcende tout besoin et les fait durer à travers les siècles. Mais si la beauté, beauté d’une cathédrale comme beauté d’un bâtiment séculier, transcende besoins et fonctions, jamais elle ne transcende le monde , même s’il arrive que l’oeuvre ait un contenu religieux. Au contraire, c’est la beauté même de l’art religieux qui transforme les soucis et les contenus religieux ou autres de ce monde en réalités mondaines tangibles”).

 

=> “utilité + beauté = normes du monde” (p205: par différence avec les produits de l’automatisation)

 

Verbe / substantif: labor et travail sont des activités sans résultats “objectifs” durables: leur produit est le moins “du-monde” de tous et c’est de l’activité de fabrication qu’ils reçoivent, provisoirement, leur caractère d’objets. “La vita activa, la vie humaine en tant qu’activement engagée à faire quelque chose s’enracine toujours dans un monde d’hommes et d’objets fabriqués qu’elle ne quitte et ne transcende jamais complètement” (CHM, p60, début du II)

 

Donc enjeu: survivre, non pas au danger qui menace d’écourter la vie (Arendt rappelle l’opposition Aristote / Platon sur l’origine de la cité, CHM, p240, note 1), mais à la mort elle-même: du temps comme passage – génération -> corruption - au temps comme durée (préface de Ricoeur): “immortalité terrestre virtuelle”, “pressentiment d’immortalité” (CHM, p95, 53-54, 223). Monde ó processus, mouvement, déracinement (dès OT, préface p154-156 -> le totalitarisme fait voler en éclat l’alternative classique entre légalité et tyrannie, avec et sans loi, parce que la loi n’est pas comprise comme un cadre stabilisateur d’un monde commun, comme les remparts de la cité décrits dans CHM p104-105: p820: “la terreur <fdt idéologique de la violence> est légalité si la loi est la loi du mouvement d’une force surhumaine, la Nature ou l’Histoire”)

 

-> critique de la modernité: la société de consommation (analyse du “miracle allemand” d’après-guerre: une économie de la productivité et du gaspillage, une reconstruction sur fond de destruction: ”dans les conditions modernes, ce n’est pas la destruction qui cause la ruine, c’est la conservation, car la durabilité des objets est en soi le plus grand obstacle au processus de remplacement dont l’accélération constante est tout ce qui reste de constant lorsqu’il a établi sa domination”, p320 + 174-176: “c’est comme si nous avions renversé les barrières qui protégeaient le monde”). Et, de plus en plus à cause de l’automatisation, la société des loisirs de masse (CC, p270), menace de détruire le monde: elle est liée au totalitarisme lui aussi destructeur de monde (mag litt sur Arendt citant frag 15 et 16)

 

B) les sujets: la parole et l’action / l’oeuvre

 

3) Toujours du pt de vue de “l’appartenance-au-monde”, l’action (et/= la parole, p63) et la pensée: futilité

 

Action = souvent parole (p63, 235 + CC, p284): l’exp grecque: le dialogue conjure la violence + les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action

 

Action et parole = se manifester, s’exprimer, se communiquer = révélation du “qui”, de l’individualité de chacun, unique et libre (capable d’initiative en assumant et en actualisant la nouveauté comprise dans le fait de la natalité: “c’est par elles que les hommes se distinguent au lieu d’être simplement distincts”, p232) càd spécifiquement humaine. Modèle grec. Individualisme? Oui, mais agonistique (p253), càd:

 

Action et parole reposent sur la pluralité humaine (tous semblables, mais pas identiques): révélation publique càd en publique et en agissant dans le domaine public. Intersubjectivité: phénoménologie de l’action (p258 // Heidegger: “les hommes n’existent pas simplement comme d’autres objets vivants ou inanimés, mais font explicitement leur apparition”) + perpectivisme (p97-99: “la réalité du domaine public repose sur la présence simultanée de perspectives, d’aspects innombrables sous lesquelles se présente le monde”) et sens commun (// métaphore du banquet collectif chez Aristote, Pol, III, 2): “pour nous l’apparence <l’apparaître> - ce qui est vu par autrui, comme par nous-mêmes constitue la réalité (...) nous assure de la réalité du monde et de nous-mêmes” (p90), + Aristote: “car ce qui apparaît à tous nous le nommons l’Etre”). Donc: être = apparaître, être perçu, être perçu d’une multitude points de vue.

 

Pas la pensée, solitaire: Thééthète (dialogue silencieux de l’âme avec elle-même” actualisant le deux-en-un de la conscience, cité par ex: Considérations morales, p66 + 118-119: Gorgias, 482bc: la lyre désaccordée plutôt que le désaccord intérieur). Mais ce n’est pas l’objet de CHM qui est prévue pour ne traiter que des activités qui sont à la portée de tous (p38)... et qui constituent les conditions prépolitiques du politique: or la pensée est trop souvent apolitique, ou directement politique (fin des Considérations morales sur la maïeutique socratique et sur le jugement réfléchissant: “A ces moments cruciaux, la pensée cesse d’être une affaire marginale aux questions politiques, quand tout le monde se laisse entraîner, sans réfléchir, par ce que les autres font et croient, ceux qui pensent se retrouvent à découvert, car leur refus de se joindre aux autres et patent et devient alors une sorte d’action”)...

 

Pt commun: futilité: elles ne laissent pas de traces tangibles dans le monde (pour la pensée, cf Consid morales p71): encore moins que les biens de consommation!

 

4) synthèse: elles ont toutes trois besoin de l’oeuvre pour rester dans le monde

 

Pluralité (cf publicité du public p89-90)-> mémoire

 

Mémoire = oeuvre -> réification, matérialisation: livres, monuments (on trouve presque l’esquisse d’une philosophie du monument et du cimetière chez Arendt qui a échappé de justesse aux camps nazis)

 

Ex: Socrate -> Platon: ce que coûte l’écriture (Phèdre, une interprétation qui fait de Socrate l’inventeur probable de l’éternité métaphysique p55, 224) Question ouverte: Mais pensée moins politique que l’action et la parole! Action et parole peuvent-elle mieux supporter la réification? Càd de devenir des oeuvres? -> les histoires en disent toujours plus que les documents et les monuments, car infinitude de l’action entre les hommes: pour en rester maître et avoir une biographie complète, il faut mourir tôt: Achille, p241-243, 252 -> suite dans approfondissement). Quel est, malgré tout l’enjeu l’enjeu de cette durabilité, si contraigante soit-elle?

 

Réalité = mondanéité = phénoménalité publique + permanence, durabilité (> à celle des auteurs: immortalité terrestre, ó éternité métaphysique) -> objets tangibles les moins durables = les produits du travail. Mais pourquoi pas une existence éphémère?! Pourquoi ce souci de la durabilité, non seulement des choses, mais aussi et surtout, à travers elles, des personnes?

 

5) Retour au travail: travail-consommation = le cycle de la vie (KM p145: “le métabolisme de l’homme avec la nature”). Cf ci-dessus:  monde ó vie, nature

 

Locke: de courte durée car consommés ou se gâtent et périssent, des médicaments par ex (< oeuvres, mêmes si durabilité pas absolue, cf ci-dessus) + cf travail productif / improductif selon Smith à propos des domestiques (p131-132): une distinction qui condamne tout travail, au regard de l’oeuvre

 

Mouvement cyclique de l’organisme et de la vie (Aristote: la génération et la corrution:  deux opposés formant un couple indissociable correspondant à la réalité complète du devenir et distincts des autres formes de changement en affectant le tout de la chose elle-même): pas d’individualité véritablement distincte (ó pluralité, perpectivisme: p42-43: pareils sans être identiques)

 

Même la seconde fonction du travail (p146), l’entretien du monde fabriqué rappelle cette menace d’être emporté par le flux de la vie. Cas limite de l’agriculture: “la terre cultivée n’est pas à proprement parler, un objet d’usage, qui est là dans sa durabilité propre et dont la permanence ne requiert que des soins ordinaires de préservation; le sol labouré pour rester terre cultivée exige un travail perpétuellement recommencé. En d’autres termes, il n’y a pas de vraie réification”... (p190)

 

Enjeu: une existence proprement humaine, dans la pluralité (= “fait que ce sont des hommes et non pas l’homme qui habitent le monde”: en latin vivre et mourir = être ou ne plus être parmi les hommes). La pluralité = la condition + la tâche des hommes pour être dignes de ce nom. Car en tant qu’animal laborans, homme = animal tout court (p60)! Remarquons que si la naissance est un thème important d’Arendt, la mort propre à chacun l’est aussi, dans le contexte de l’après-guerre, dans le souvenir des victimes des camps dont il ne reste presque rien pour les identifier et leur donner une sépulture...

 

 

6) Monde = condition d’une vie spécifiquement humaine (p43, 95, 265: monde-héritage, monde-accueil, abri d’abord)

 

Monde > Terre, nature (p20: Ricoeur  // Heidegger): un monde humanisé par l’homo faber (“l’artifice humain”, “ce monde fait de main d’homme”). // CC : Monde / vie (p266-268)

 

Naître et mourir (“la condition la plus générale de l’existence humaine”, p43) = venir au monde et le quitter (voir R. Brague qui cite Arendt dans les dernières pages de La Sagesse du monde sur le devenir du concept de monde dans la philosophie contemporaine, p331-333).

Or monde > cadre, milieu, environnement neutre, contenant: il rend possible la naissance et la mort comme événements d’une vie humaine (> phénomènes naturels), et en amont de toute tentative d’immortalisation:

 

 Interaction, conditionnement circulaire entre l’homme et le monde (ó nature humaine): “dans sa compréhension, la condition humaine dépasse les conditions dans lesquelles la vie est donnée à l’homme (...) Le monde dans lequel s’écoule la vita activa consiste en objets produits par des activités humaines; mais les objets qui doivent leur existence aux hommes exclusivement, conditionnent néanmoins de façon constante leurs créateurs (...) l’objectivité du monde – son caractère d’objet ou de chose – et la condition humaine sont complémentaires; parce que l’existence humaine est une existence conditionnée, elle serait impossible sans les choses, et les choses seraient une masse d’éléments disparates, un non-monde, si elles ne servaient à conditionner l’existence humaine” (p43)

 

Monde–héritage à préserver et à léguer aux suivants: “tâche de procurer et de sauvegarder le monde à l’intention de ceux qu’ils doivent prévoir” (p43, 110) -> continuité, permanence, stabilité ->

 

Monde-abri, accueil: “à la différence du bien commun tel que l’entendait le christianisme – le salut de l’âme – préoccupation commune de tous – le monde commun est ce qui nous accueille à notre naissance, ce que nous laissons derrière nous en mourant” (p95, 186: “héberger”)

 

Le monde accueille et rend possible l’action et la parole qui sont des manières essentielles d’actualiser la condition humaine de natalité et de pluralité (p234-235)

 

Comment? Changement suppose permanence. Durée contre passage = individualité contre fusion ou fluidité (réf à Héraclite p188), trajectoire linéaire contre mouvement cyclique, bios contre zoé. Sinon “éternel retour”, càd immortalité de l’espèce humaine comme de n’importe quelle espèce animale puisque la pluralité qui est la différence spécifique de l’humanité ne pourrait plus se manifester

 

Individu irremplaçable / espèce

 

Trajectoire /cycle

 

Bios / zoé (Aristote, Pol, 1254 a 7 -> encore une coquille?... + Aristote sur l’immortalisation, p96)

 

Suite (p143 en bas): même des plantes ou des animaux n’ont de vie propre que dans le monde humain

 

à donc enjeu = “une vie spécifiquement humaine, dont l’apparition et la disparition constituent des événements de-ce-monde” (p143 de notre extrait + p185-186: ci-dessous)

 

 

 

CONCLUSION-OUVERTURE

 

p186, cl: “Si nous n’étions pas installés au milieu d’objets qui par leur durée peuvent servir et permettre d’édifier un monde dont la permanence s’oppose à la vie, cette vie ne serait pas humaine”. A l’opposé, qu’est-ce que l’aliénation par rapport au monde? Que nous apprend-elle encore, a contrario sur ce qu’Arendt entend par “le monde”:

 

1) critique de la société de travailleurs-consommateurs (mais pas idéalisme contre “matérialisme”): p148: le travail = “l’activité la + étrangère au monde”:

 

destruction (cf ci-dessus: CC sur la société de consommation, et la mort de l’art: les loisirs de la société communiste n’y changeront rien, notes p166 + 178)

 

+ expropriation-appropriation-accumulation des richesses ou accumulation primitive du capital (la collectivisation n’y changera rien: perte de la pluralité des perspectives)

+ douleur (p90, 163: du travailleur au philosophe hédoniste): ce qu’il y a de plus incommunicable, de plus étranger au monde (// Hume sur l’égratinure au doigt). p169: tj opp vie / monde. L’intime et le privé sont “privés de monde” (p98-99): un monde public et pas seulement durable (ex p103: la naissance et la mort supposent un monde matériel stable, un foyer, puis une sépulture... mais elles appartiennent à la vie et à un lieu qui sont privés: “lieu caché parce que l’homme ne sait pas d’où il vient ni où il va quand il meurt” (mais privé en un sens non privatif: être caché = garantie contre la superficialité, p113 + murs-loi-cité: la propiété privée comme place dans et point de vue sur le monde, p67, 102)

 

à “aliénation” différente de celle dont parle Marx (note p134 + p217 et 271)

 

2) Forme plus ancienne de l’aliénation par rapport au monde à la fois durable et public: le christianisme critiqué par Machiavel pour ses conséquences en politique au nom d’un monde durable + public (la gloire) (p119-121 dans chap sur “le lieu des activités humaines” + cf cours publié dans le Mag litt sur Machiavel, N°397, avril 2001): Machiavel “pense que, quelque soit la forme de gouvernement assumée par l’Etat, l’essentiel est qu’il dure. L’Etat est détruit seulement quand le pays est divisé, notamment “quand un étranger entre dans le pays”... “des nombreux étrangers, l’Eglise est le plus dangereux”... “si l’Eglise ne se préoccupait pas de religion, alors cela ne poserait pas de problèmes”: “la religion en tant que croyance chrétienne est antipolitique”... “Machiavel n’est pas un athée moderne, qui ne croit pas en Dieu. Il veut risquer son âme et l’éternelle damnation pour son pays”... Il y a peut-être de l’égoïsme chez ceux qui vivent pour leur propre salut au lieu de rédimer leur pays. Ceux qui n’aiment pas le monde, mais aiment leur popre âme sont mauvais pour le monde”... Mais, “il y a une raison plus profonde”... “le principal concept de l’action politique est la gloire, qui est atteinte par la fortune et la vertu: la gloire pour un peuple ou le prince ou quiconque est impliqué  dans les affaires du monde”... “l’homme apparaît et se montre. Par conséquent vient la distinction entre apparaître et être. En politique: nous devons apparaître, voir et être vu, entendre et être entendu. Ce que nous sommes n’est pas important, c’est privé”... “La bonté, en un sens absolu, elle n’existe pas dans cette sphère, parce qu’une bonne action se dissimule. Dès lors qu’elle est connue, elle n’est plus bonne, mais vanité, désir d’apparaître comme bonne”... Dans le monde, l’homme bon <au sens chrétien> est un idiot <dans le vieux sens du terme>”... “Machiavel apprend non à être bon, mais à agir politiquement dans le monde des apparences, où rien ne compte, sinon ce qui apparaît. Le monde. C’est quelqu’un qui aime véritablement le monde”...

 

ó le salut de l’âme (égoïsme + perte de foi dans le monde condamné à périr, p93-95 + 265 “la mélancolique sagesse de l’Ecclésiaste”) + par la bonté (contraire à toute publicité méprisée comme vanité, la gloire dénigrée comme de la “gloriole”: c’est la cause la plus profonde du mépris du monde, devant les perspectives eschatologiques, p116-117) => conséquence: bon, saint // criminel (p93 + p309 sur l’amour, St Augustin, qu’Arendt connaît TB: “même les voleurs ont entre eux ce qu’ils appellent charité”, càd un “lien assez fort pour remplacer le monde”, 237: ces solitaires “montent sur la scène de l’Histoire aux époques de corruption, de désintégration et de banqueroute politique”)!

 

à p116: “l’aliénation chrétienne”

 

Ce monde qu’il faut savoir aimer et sauver à la suite de Machiavel, c’est donc celui que dénigre la pensée chrétienne (cf Brague, La Sagesse du monde, p80-86: le Nouveau Testament; p102-103, la gnose: l’homme est trop bon pour le monde): “une vie sans parole et sans action – et c’est le seul mode de vie qui ait sérieusement renoncé à toute apparence et à toute vanité au sens biblique du mot – est littéralement morte au monde; ce n’est plus une vie humaine, parce qu’elle n’est plus vécue parmi les hommes” (CHM p233)

 

=> Un monde à la fois matériellement durable et (<) “espace de l’apparence”, “réseau <intangible p240 (contre tout réductionisme matérialiste)> des affaires humaines et des histoires jouées” (p264: la puissance, càd l’action concertée des hommes rassemblés = l’âme de l’artifice humain) => rendre à la politique sa dignité contre religion et morale (Machiavel), travail  (Arendt)- et oeuvre?

 

3) relation entre monde durable et monde public? + forme actuellement la plus aboutie de l’aliénationn par rapport au monde?

 

Le monde de l’oeuvre, condition nécessaire mais pas suffisante de l’action: “A moins de faire parler de lui par les hommes et à moins de les abriter, le monde ne serait plus un artifice humain mais un monceau de choses disparates auquel chaque individu  isolément serait libre d’ajouter un objet; à moins d’un artifice humain pour les abriter, les affaires humaines seraient aussi flottantes, aussi futiles et vaines que les errance d’une tribu nomade” (p264-265) -> monceau de choses disparates / errance d’une tribu...

 

“Monceau de choses disparates” (totalité et multiplicité sans unité, donc pas un monde): ex, le marché, microcosme d’une cité de producteurs-consommateurs (p214, p217: “dans une société de manufacture”, càd celle de l’homo faber):

 

Instrumentalité indéfinie et monayée sur le marché = dévaluation des produits de l’oeuvre réduits à l’insignifiance (p222, 211-212: méfiance des Grecs envers l’esprit banausique ou philistin: Platon contre Protagoras: c’est avec l’homme parlant, agissant ou pensant que le monde – dont seul “le dieu” est la mesure... énigmatique! – doit être mis en rapport: on peut comprendre que seuls l’action, la parole et la pensée permettent de respecter le monde, tout en y introduisant du sens – p302 - en s’y révélant en public –“dignité de la politique”, p266-267 + cours sur Machiavel – “il ne se demande jamais: à quoi sert la politique?”, comme des objets finis, p211). D’où la seconde critique d’une sociabilité réduite à celle du marché où l’homo faber ne sort qu’à moitié de son isolement: “les gens qui se rencontrent au marché ne sont pas d’abord des personnes, ce sont des producteurs de produits” (p271)

 

Isolement (“être seul avec l’idée” + échanger < parler: “ce qui pousse le fabricateur sur la place du marché c’est le désir de voir des produits et non des hommes”) et maîtrise de l’homo faber (p215 + 271: “). Intérêt des tyrans pour ce genre de vie publique, de cité apolitique: “ils auraient voulu transformer l’agora en un assemblage de boutiques comparable au bazar du despotisme oriental” (p214 + 262-263: le despotisme selon Montesquieu)...ó publicité et renoncement à substituer le faire à l’agir (p255: ce “remède” peut détruire la substance même des rapports humains, càd la solitude à la pluralité:

 

Face à “l’errance” des hommes: l’action peut et doit se sauver toute seule, au contraire du travail et de l’oeuvre (p302). Fragilité / futilité: temps passage-durée / temps imprévisibilité-irréversibilité (+ anonymat p283), car infinitude (p248-9). Remèdes propres à l’action:  pouvoir de promettre-pouvoir de pardonner = dire = ”faire”, agir... mais toujours avec autrui. Ultime condition: la puissance qui “n’est actualisée que lorsque la parole et l’acte ne divorce pas, lorsque les mot ne sont pas vides, ni les actes brutaux, lorsque les mots ne servent pas à voiler les intentions mais à révéler des réalités, lorsque les actes ne servent pas à violer et détruire mais à établir des relations et créer des réalités nouvelles”. Mais évanescence de la puissance (p259-260): “Tandis que la force est la qualité naturelle de l’individu isolé, la puissance jaillit parmi les hommes lorsqu’ils agissent ensemble et retombe dès qu’ils se dispersent”

 

Conséquence le monde des hommes a bien besoin d’être logé dans celui, stablement uni, des choses: “Le seul facteur matériel indispensable à l’origine de la puissance est le rassemblement des hommes. Il faut que les hommes vivent assez près les uns des autres pour que les possibilités de l’actions soient toujours présentes: alors seulement il peuvent conserver la puissance, et la fondation des villes, qui en tant que Cités sont demeurées exemplaires pour l’organisation politique occidentale, est bien par conséquent la condition matérielle la plus importante (...) Et quiconque, pour quelque raison que ce soit s’isole, au lieu de prendre part à cette cohésion renonce à la puissance, devient impuissant, si grande que soit sa force, si valables que soient ses raisons” (p261):

 

-> l’isolement apolitique de l’homo faber, l’isolement antipolitique du saint, l’hédonisme privé du travailleur-consommateur, et surtout l’esseulement des masses modernes complètement atomisées par la terreur totalitaire (OT p633: “la culpabilité par association” // p262-263: “Montesquieu a compris que la grande caractéristique de la tyrannie est de dépendre de l’isolement – le tyran est isolé de ses sujets, les sujets sont isolés les uns des autres par la peur et la suspicion mutuelle – et qu’ainsi la tyrannie n’est pas une forme de gouvernement parmi d’autres: elle contredit la condition humaine essentielle de pluralité, dialogue et communauté d’action, qui est la condition de toutes les formes d’organisation politique” -> paradoxe: elle est, elle aussi, frappée d’impuissance, quelque soient sa force et sa violence!). Face à cela, une vertu politique essentielle: le courage p73 – Machiavel -, 244, 267)

 

Le remède originel des grecs: la fondation de la polis (remparts et lois, déjà p106: “ce monde commun sous un aspect tangible), sorte de “mémoire organisée” et espace public d’apparence multipliant les occasions de se rencontrer et de se manifester en rivalisant et en s’organisant (comme pendant la guerre de Troie) avec autrui (p256, les deux fonctions de la polis): un véritable monde public où les hommes donnent du sens aux choses, sans passer par leur intermédiaire (“se passer de l’homo faber”, p256): “tout se passe comme si on avait tracé le rempart de la polis et les frontières de la loi autour d’un espace public déjà existant qui, toutefois, privé de cette protection stabilisatrice, ne pourrait pas durer, ne pourrait pas survivre à l’instant de la parole et de l’action” (p258). Condition nécessaire, mais non suffisante: Homo faber subordonné: le législateur comme le bâtisseur (p253-254): car “la polis n’était pas Athènes mais les Athèniens” (p254) + “la polis proprement dite n’est pas la cité en sa localisation physique; c’est l’organisation du peuple qui fait que l’on agit et parle ensemble, et son espace véritable s’étend entre les hommes qui vivent ensemble dans ce but, en quelque lieu qu’ils se trouvent. “Où que vous alliez vous serez une cité” “ (p258). Référence aristotélicienne omniprésente: vivre = inter homines esse, Aristote: H = animal politique (p60 – et réf in Impérialisme p599-600)

 

Limite: rappel ci-dessus: sans monde, càd d’abord sans un espace commun concret, défini, situé, l’existence est futile comme les errance d’une tribu de nomade, en supposant que celle-ci ne puisse jamais s’arrêter et se réunir: ce fut le cas des apatrides (déportés, dans une situation pire que celle des réfugiés politiques et même des criminels):

 

L’impuissance de l’u-topie des droits de l’homme, dénoncée au nom de principes aritotéliciens (fondateurs du cosmopolitisme stoïcien et de l’idée d’hospitalité): il y manque un droit fdtal = “droit d’avoir des droits” = d’appartenir à une communauté politique donnée, en un lieu donné: “La prolongation de leur vie, il doivent à la charité et non au droit... leur liberté de mouvement, si tant est qu’ils en aient une, ne leur donne pas le droit de résidence, dont même le criminel incarcéré jouit automatiquement... Ces derniers points sont cruxiaux. Etre privé des droits de l’homme, c’est d’abord  et avant tout satre privé d’une place dans le monde(p599). Quelque chose de bien plus fondamental que la liberté et la justice, qui sont des droits, est enjeu lorsqu’appartenir à la communauté dans laquelle on est né ne va plus de soi”

 

Paradoxe: le cosmopolitisme de fait (toute la terre est habitée et civilisée, p595 + CHM, p317: dans nontre monde où la vitesse a consuis l’espace, “tout homme est un habitant de la terre autant que de sa patrie, p317-318) est en avance sur le cosmopolitisme de droit (il n’y a pas encore d’Etat mondial, p599-600). Du coup, les sans-patrie passent presque pour non-civilisés...

 

à Donc monde matériel = condition nécessaire mais si non suffisante.

 

Conclusion: 3 réf pour comprendre l’idée de “monde” et d’ “aliénation par rapport au monde”: Heidegger

Machiavel

Aristote

 

 

 

 

Faute de temps, je livre mes notes, sans faire état du riche entretien qui a eu lieu avec l’auditoire et l’intervenante précédante